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Le journal d'un esprit libre

Eloge de la fuite - Henri Laborit.

"Se révolter, c'est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté... Il ne reste plus que la fuite."

"Se révolter, c'est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté... Il ne reste plus que la fuite."

Petit essai de 186 pages, « Éloge de la fuite » présente un amer visage de l’humain et de la société, le tout sublimé par la plume pessimiste de Henri Laborit qui se servant de ses connaissances en biologie nous offre dans ce livre une remise en question absolue sur nous-mêmes ainsi que les autres.

 

Amour, politique, enfance, mort, bonheur, plaisir… Les questions existentielles que l’on peut se poser sont ici mises à plat et quand il s’agit d’y répondre en suivant le chemin de la science, l’utopiste voit alors son monde s’écrouler.
Que ce soit notre soi-disant libre-arbitre qui finalement ne nous laisse pas autant de liberté que l’on puisse s’imaginer ou bien notre place en tant qu’homme dans la société qui, sans le vouloir, recherche continuellement sa gratification afin d’effleurer du doigt le bonheur, nous ne pouvons que constater avec regret cette triste réalité écrite noir sur blanc.

 

Voici quelques extraits. Pour certains, j’y apporterai un petit point de vue, pour d’autres, le texte parlera de lui-même.

 

 

***

 

Extrait de L’enfance :

« Avant de vouloir préparer vos enfants au bonheur, tâchez, si vous le pouvez, de ne pas participer à l’édification de leur malheur. C’est la grâce que je vous souhaite, et qui a peu de chance de vous être accordée si votre mort précoce ne leur fournit pas l’occasion de vous transformer en un mythe, qu’ils pourront alors façonner suivant leur désir. »

Sachant que lorsque nous naissons, nous n’avons pas conscience de notre existence et que notre imagination n’est que néant puisqu’aucun souvenir n’est encore enregistré dans notre cerveau, il est de l’ordre des parents de moduler à leur façon notre inconscient en le remplissant d’amour, de haine, d’apprentissages plus ou moins corrects. Dès lors, notre liberté est d’emblée perturbée puisque notre façon de faire, d’être, de penser ne sera que le résultat d’une construction parentale édifiée contre notre volonté.

 

 

Extrait de Les autres :

« Affectivement, je me moque bien de l’avenir de l’espèce, c’est vrai. Si l’on me dit que c’est pour mes enfants et les enfants de mes enfants que je souhaite un monde différent, et que cela est “bien”, je répondrai que ce n’est alors que l’expression de mon narcissisme, du besoin que j’éprouve de me prolonger, de truquer avec la mort à travers une descendance qui ne présente pour moi d’intérêt que parce qu’elle est issue de moi. Ne vaut-il pas mieux alors rester célibataire, ne pas se reproduire, que de limiter les “autres” à cette petite fraction rapidement très mélangée et indiscernable de nous-mêmes ? Sommes-nous si intéressants que nous devions infliger notre présence au monde futur à travers celle de la notre progéniture ? Depuis que j’ai compris cela, rien de m’attriste autant que cet attachement narcissique des hommes aux quelques molécules d’acide désoxyribonucléique qui sortent un jour de leurs organes génitaux. »

Grâce aux « autres », l’enfant peut devenir humain. Car abandonné de tout contact humain, le système nerveux vierge de l’enfant ne deviendra jamais un système nerveux humain. En posséder la structure initiale ne fera pas de lui l’homme qu’il devrait être – où que nous sommes.
À partir de là, les autres participeront sans le vouloir à l’élaboration de notre structure interne. Nos souvenirs, nos envies, notre imagination, nos peines…
Notre recherche de gratification, notre envie de dominance et finalement il ne restera que notre postérité pour combler un manque ou bien laisser une trace là où nous pensons avoir échoué. Qui d’autre s’intéresserait à l’avenir de l’humanité si son propre enfant n’en faisait pas partie ?

 

Extrait de La liberté.

« La liberté commence où finit la connaissance (J. Sauvan.). Avant, elle n’existe pas, car la connaissance des lois nous oblige à leur obéir. Après, elle n’existe que dans l’ignorance des lois à venir et la croyance que nous avons de ne pas être commandés par elles puisque nous les ignorons. »

 

 

« Pourtant, il est probable que l’intolérance dans tous les domaines résulte du fait que l’on croit l’autre libre d’agir comme il le fait, c’est-à-dire de façon non conforme à nos projets. On le croit libre et donc responsable de ses actes, de ses pensées, de ses jugements. […] Mais si l’on devine que chacun de nous depuis sa conception a été placé sur des rails dont il ne peut sortir qu’en “déraillant”, comment peut-on lui en vouloir de son comportement ? Comment ne pas tolérer, même si cela nous gêne, qu’il ne transite pas par les mêmes gares que nous ? Or, curieusement, ce sont justement ceux qui “déraillent”, les malades mentaux, ceux qui n’ont pas supporté le parcours imposé par la S.N.C.F, par le destin social, pour lesquels nous sommes plus facilement tolérants. Il est vrai que nous les supportons d’autant mieux qu’ils sont enfermés dans la prison des hôpitaux psychiatriques. Notez aussi que si les autres sont intolérants envers nous, c’est qu’ils nous croient libres et responsables des opinions contraires aux leurs que nous exprimons. C’est flatteur, non ? »

 

 

Extrait de La mort.

« Cela dit, il est certain que la mort est pour l’individu la seule expérience qu’il n’a jamais faite et pour laquelle le déficit informationnel est total. Totale et définitive aussi l’angoisse qui en résulte puisque l’angoisse survient lorsque l’on ne peut agir, c’est-à-dire ni fuire, ni lutter. »

 

 

Extrait de Le plaisir.

« Même le suicidaire se supprime par plaisir, car la suppression de la douleur par la mort est un équivalent du plaisir. »

Nos automatismes de pensée diffèrent très rarement le mot plaisir à celui de la sexualité. Opposé à la souffrance qui lui, a le privilège d’élever l’homme, tel l’image du Christ sur sa croix contrairement à celui-ci sur le mont des Oliviers.
Mais une recherche continuelle de plaisir n’est-elle pas le début de la fuite ? Une façon de quitter ce monde pour un court instant, le temps de s’adonner à cette joie éphémère ?
Et comme toute action menant à notre envie d’être heureux, le plaisir est lié à l’accomplissement de l’acte gratifiant qui de par son action nous mènera à un état stable jusqu’à ce que les envies et autres pulsions viennent provoquer le chamboulement de cette homéostasie spirituelle.

 

 

 

Extrait de Le bonheur.

« Être heureux, c’est à la fois être capable de désirer, capable d’éprouver du plaisir à la satisfaction du désir et du bien-être lorsqu’il est satisfait, en attendant le retour du désir pour recommencer. On ne peut être heureux si l’on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaitre le plaisir qu’il y a à l’assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu’il est assouvi. »

Comment deviner ce qui est bon sans l’avoir déjà goûté ?
La moindre chose que l’on souhaite faire nait du désir. Et cette moindre chose, aussi futile qu’elle puisse être est la source de notre bonheur. Sans tout cela, nous ne serions qu’une carapace attendant sa mort prochaine.

 

« On peut alors rendre à César ce qui est à César et à l’imaginaire ce qui n’appartient qu’à lui. On regarde, de là, les autres vieillir prématurément, la bouche déformée par le rictus de l’effort compétitif, épuisés par la course au bonheur imposé qu’ils n’atteindront jamais. »

Quand la société actuelle nous offre notre quota de bonheur à grand renfort de promotions, consumérisme et publicités en tout genre, notre désir de consommer, d’en vouloir toujours plus décuple et cette découverte ne conduit au bonheur qu’une fois le désir réalisé. Mais qu’advient-il quand celui-ci se concrétise ? Alors il disparait et le bonheur aussi. Il ne reste donc qu’une perpétuelle construction imaginaire capable d’allumer le désir et le bonheur consiste peut-être à savoir s’en contenter.
L’imaginaire.
Seule échappatoire dont nous pouvons le façonner selon nos envies – et selon notre vécu et nos connaissances. Mais faudrait-il encore que « la structure sociale n'ait soit pas, dès l’enfance, châtré cette imagination pour que sa voix émasculée se mêle sans discordance aux chœurs qui chantent les louanges de la société expansionniste. »

 

 

Extrait de La vie quotidienne.

« C’est le principe d’une société de consommation dont tout le monde profite, c’est bien connu. N’ayant jamais appris aux hommes qu’il peut exister d’autres activités que celles de produire et de consommer, lorsqu’ils arrivent à l’âge de la retraite il ne leur reste plus rien, ni motivation hiérarchique ou d’accroissement du bien-être matériel, ni satisfaction narcissique. Il ne leur reste plus qu’une déchéance accélérée au milieu des petits jeux du troisième âge. »

 

 

Extrait de La politique.

« La politique devrait être la forme la plus élaborée des activités humaines. Seule espèce à se concevoir en tant qu’espèce, l’espèce humaine cherche encore son mode d’organisation planétaire. »

 

 

Extrait de Si c’était à refaire.

« Je ne referais rien puisque ce ne serait plus moi qui ferais, mais un autre, façonné par un autre milieu »

Pouvons-nous réellement refaire quelque chose si l’on nous accordait une nouvelle naissance ? Sachant que notre cerveau sera modulé par notre entourage, notre liberté tant rêvée dans notre ancienne vie sera alors compromise. Nous agissons sous la pression de la nécessité, alors nous n’avons jamais réellement le choix.
Mais ferions-nous quelque de mieux ou de moins bien ? Comment en être sûr ? Il n’est jamais bon de juger de la vie de quelqu’un d’autre, mais « malheureusement, ne pas juger, c’est déjà juger qu’il n’y a pas à juger. »

 

 

Extrait de La société idéale.

« Ce n’est pas être pessimiste, mais au contraire optimiste, de dire qu’elle n’existera jamais. Nous savons que nous ne pouvons imaginer qu’à partir du matériel mémorisé, de l’expérience acquise. »

Sans aucune connaissance préalable, il est impossible de concevoir l’avenir. Comment envisager quelque chose qui n’a jamais existé ? L’imagination à elle seule ne suffit plus. Toutes nouvelles structures sont faites d’éléments anciens et permettent la découverte d’éléments nouveaux.
La société idéale doit aussi être façonnée par des hommes idéaux et par des femmes idéales. Mais l’homme idéal n’est-il pas seulement le phantasme d’une femme n’ayant cette vision que par manque d’expérience et d’imagination ? Une construction de l’imaginaire limitée à sa connaissance. Et plus cette connaissance s’accroit, plus la recherche de l’idéal devient difficile à rencontrer.

 

« La fleur du désir ne peut être cultivée que sur l’humus de l’inconscient, qui s’enrichit chaque jour des restes fécondants des amours mortes et de celles, imaginées, qui ne naîtront jamais. »

 

 

Extrait de Une foi.

« La pitié permet à celui qui l’éprouve de se retrouver en situation de dominance subjective et de placer celui qui en est l’objet en position de dépendance. C’est un sentiment réconfortant. Mais de devrions-nous pas être plutôt envahis d’une certaine tendresse pour celui qui tente de convaincre les autres, même avec suffisance, afin de se convaincre lui-même ? Car il n’y aurait pas d’angoisse sans déficit informationnel, et sans angoisse, pas de certitude mythique à faire partager. »

Impossible de savoir si notre immortalité nous attend une fois dans un autre monde. Mais quoi qu’il en soit, la création du mystique par l’homme, en dehors de toutes les atrocités qui l’accompagnent, nous permet de croire en quelque chose de rassurant.
Certains accuseront la science d’avoir tué la Foi. Il est vrai que si la science résout certains problèmes matériels de l’homme, elle n’apporte pas de solution à sa destinée. Mais soyons sûrs que ce problème pourrait être réglé si demain, toute forme d’angoisse venait à disparaitre. D’où vient l’angoisse ? De l’ignorance, du déficit informationnel. Ne sachant pas ce qui nous attend après notre mort, nous voilà enclins à nous imaginer un royaume dans lequel nous flânerons pour l’éternité.

 

 

***

 

Difficile de se voir comme une entité unique après la lecture de ce livre. Me voilà surpris et déçu. Déçu de savoir que la totalité de mon être n’est que le fruit du comportement de mes cellules et que, semblables à mes confrères humains, celles-ci déterminent le conditionnement du monde dans sa globalité.

Sans être d’accord ou pas avec Henri Laborit, un autre regard sur soi-même et les autres se pose alors. Nous comprenons ainsi nos comportements et paradoxalement avec le contenu du livre, sa vision de la fuite nous aide finalement à nous sentir plus libres.

 

 

Si peu de pages mais tellement de chose à noter. Une relecture s'imposera dans quelques temps :)

Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l'expérience que j'ai du monde me permet de savoir ce que je peux désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés, alors je frissonne, je gémis et je pleure.

Henri Laborit - Eloge de la fuite.

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