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Le journal d'un esprit libre

Courtes Histoires Pour Halloween - 23H23

Courtes Histoires Pour Halloween - 23H23

Troisième semaine d'octobre, troisième histoire!

Si vous avez loupé les deux premières, suivez les liens :

 

23H23 est une histoire d'épouvante, traitant des ce mythe des heures miroirs. Une histoire de fantômes dans la lignée des nouveaux films d´horreur parsemés de jump scares.
Une histoire qu'il faut assurément lire la nuit, seul(e) dans son habitation. Et ne prêtez pas attention aux bruits qui pourraient surgir, ce n'est que le vent... ou pas.



Lisa avait tout prévu.
La soirée s’annonçait parfaite, jusqu'à ce qu'elle découvre cette curieuse photo sur son téléphone...

 

Le texte se trouve ci-dessous, puis en version PDF téléchargeable.

 

***

  Le cours de mathématique touchait à sa fin. Plus que dix minutes avant la libération. Encore dix petites minutes, puis la sonnerie vibrerait pour annoncer à tout le collège qu’il était l’heure de rentrer chez soi.
Lisa leva les yeux en direction de sa classe. Tous les élèves avaient la tête plongée dans leur cahier, préoccupés à résoudre l’épineux problème qu’elle leur avait soumis. Elle repéra l’un des caïds de l’école les yeux rivés sur son téléphone, mais elle préféra ne rien dire. Il était tard, elle était fatiguée et elle n’avait aucunement l’envie de se prendre la tête avec ce petit con qui aurait profité de la situation pour amuser la galerie. De toute façon, ça ne changerait rien à ses résultats scolaires. Il était perdu d’avance. Ce genre de phénomènes, il fallait les laisser s’enliser dans la merde qu’ils s’entêtaient à se foutre sous les pieds.
  Cinq minutes.
  Lisa avait prévu sa soirée dans les moindres détails : une fois chez elle, elle plongerait dans un bain chaud afin de s’y relaxer pendant une demi-heure, puis elle réchaufferait la soupe au potiron qu’elle avait pris soin de cuisiner la veille, et enfin, elle s’affalerait sur le canapé à la recherche d’une nouvelle série sur NetFlix.
Il est hors de question que je bosse ce soir. Les copies attendront encore quelques jours ! pensa-t-elle, un sourire aux lèvres lorsqu’elle s’imagina allongée sous son épaisse couette, une tasse de thé à la camomille entre les mains.
  La sonnerie retentit.
  Le tintement vibrait encore que tous les élèves s’étaient déjà levés pour quitter la salle dans un brouhaha infernal. Les copies se déposèrent une à une sur le bureau pour former une pile désordonnée, et quelques minutes plus tard, un silence absolu s’écrasa sur la pièce.
  C’était fini pour aujourd’hui. Dans deux jours, les vacances de la Toussaint débuteraient, il fallait tenir bon.
Un mois et demi de boulot et tu en as déjà ras le bol ! L’année va être longue ma cocote… marmonna Lisa qui s’appliquait à ranger les copies dans l’un des tiroirs du bureau.
  Une fois le plan de travail remis en ordre, la jeune femme saisit son téléphone pour en vérifier les notifications.
  À part un message de sa mère pour lui confirmer qu’elle serait présente pour les fêtes de Noël, le reste était sans importance.
  Vis ta vie de célibataire sans amie…
  Elle décida de lui répondre et de ponctuer sa phrase par une série d’émoticônes. Sans le vouloir, elle tapota sur la touche pour envoyer une image depuis sa photothèque. À peine celle-ci s’était ouverte qu’elle la referma aussitôt.
  Mais dans cette fraction de seconde, la photographie s’imprégna dans son esprit. Telle une image subliminale, elle s’imbriqua parmi le flux d’information qui pénétrait dans son cerveau et résonna dans ses pensées comme une alarme annonçant un danger imminent.
  Qu’est-ce que… ?
  Lisa quitta Messenger et accéda à son album photo. Durant le court instant entre l’ouverture et la fermeture de la photothèque, elle avait aperçu un cliché dont elle ignorait la provenance. Ce cliché, elle l’avait désormais devant les yeux : il s’agissait d’une photo de sa chambre prise en pleine nuit. Sur le petit radioréveil posé sur la table de chevet à proximité du lit, on pouvait distinguer l’heure : 23H23. Les draps étaient retournés et la vitre qui donnait sur la rue était brisée.
  Une photographie mal cadrée, faite avec le flash du téléphone. Quelque chose de banal en somme. Mais qui pouvait devenir vite angoissant, surtout quand personne d’autre que vous ne vivait entre les murs de cette maison.


***


  Lisa claqua la porte de son salon et jeta son sac sur le canapé. Celui-ci rebondit légèrement et dégringola sur le sol. Dehors, la pluie s’était mise à tomber.
  La jeune femme se pencha sur la table de la cuisine pour venir s’y accouder. Son téléphone dans une main, elle scrutait le cliché avec la plus grande attention. Elle zooma dessus, examina le moindre pixel, imagina tous les scénarios possibles et finit par sangloter de terreur.
  Un malade s’était-il introduit chez elle durant la nuit ? Avait-on piraté son téléphone pour venir y glisser un montage photo ? Était-elle atteinte de somnambulisme ? Trop de questions, pas assez de réponses.
  Durant un court instant, Lisa voulut appeler sa mère pour lui faire part de cette effrayante découverte, mais elle se ravisa. Pour le moment, il ne servait à rien de l’inquiéter. En revanche, elle se demanda si la police lui serait utile. Tout en réfléchissant à la question, elle monta les escaliers menant à sa chambre et avec une angoisse soudaine, elle ouvrit la porte lentement, redoutant de découvrir la vitre brisée.
  Mais quand la lumière jaillit depuis le plafond, elle ne remarqua rien d’anormal. La chambre était telle qu’elle l’avait quittée le matin même. Calme et rassurante.
  Lisa s’avança jusqu’à la fenêtre et jeta un coup d’oeil dans la rue. La nuit inondait déjà la ville de sa noirceur et la pluie dégringolait paisiblement depuis les cieux, arrachant à son passage les feuilles mourantes de leurs branches bientôt dénudées.
  « Julien ! » s’écria-t-elle.
  Un autre bad boy du collège assez doué en informatique. Elle avait eu quelques soucis avec lui ces dernières semaines. Il était du genre à faire ce genre de coup. Rien par devant, tout par derrière. Moins violent, mais plus traumatisant.
  On va avoir une petite conversation toi et moi demain !
  Cette pensée la rassura quelque peu. Il y avait bien une explication à tout ce bordel. Dans ce genre de cas, il fallait étudier la situation et appliquer si possible un coup de rasoir d’Ockham.
  Les hypothèses suffisantes les plus simples doivent être préférées.
  Une formulation qu’elle avait l’habitude d’employer dans son métier de professeur de mathématique.


***


  L’eau chaude et moussante du bain la submergea d’une vague de réconfort. Les images que Lisa s’était efforcée d’imaginer commençaient à s’évaporer à mesure que sa température corporelle grimpait lentement. Elle ignorait comment elle allait s’y prendre avec Julien, mais plus elle y pensait, plus elle était persuadée qu’il était le chef d’orchestre de ce canular de mauvais gout. Ce petit con n’allait pas s’en tirer comme ça !
  Lisa remarqua que son front était recouvert d’une fine pellicule de transpiration. L’eau du bain était légèrement trop chaude.
  Encore cinq minutes, puis tu sors sinon tu va te sentir mal.
  Elle ferma les yeux et inspira profondément. Il était déjà tard, tant pis pour la série sur Netflix. Un bol de soupe et au lit. Décidément, ce connard avait flingué ses projets. Elle qui rêvait d’une soirée détente, il lui était impossible de ne pas cogiter. Lorsqu’elle avait commencé ses études, elle n’avait pas pensé à ce côté pénible de son futur métier. Enseigner au collège était bien différent que le lycée ou l’université. Ici, les adolescents vivaient leur phase la plus difficile de leur vie, et les profs en subissaient les conséquences.
  Lisa ouvrit les yeux. Elle ne se sentait pas bien. Elle haletait et son rythme cardiaque venait de prendre un rythme inquiétant.
  L’eau était vraiment trop chaude. Elle ne s’en était pas rendu compte lorsqu’elle avait glissé dedans, mais maintenant ça devenait presque insupportable.
  Elle posa ses mains contre les rebords de la baignoire et s’apprêta à se lever quand elle sentit quelque chose l’agripper sous la mousse épaisse. Elle eut à peine le temps de pousser un petit cri que son corps fut plaqué contre la fonte blanche. La chose s’enroula autour de ses cuisses et immobilisa ses jambes au fond de la baignoire.
« Qu’est-ce que… oh mon Dieu, qu’est-ce qu’il se passe ?! »
  Lisa tenta de se propulser vers le haut à l’aide de ses bras, mais le bas de son corps était retenu prisonnier. Tandis qu’elle gesticulait, déversant sur le sol des litres d’eau, la température du bain grimpa en flèche. La sensation qui était jusqu’à présent désagréable se transformait en une douleur insupportable.
  Pendant un court instant, Lisa pensa à ces homards et crabes que l’on ébouillantait vivant. Elle regretta soudainement d’en avoir mangé.
  La jeune femme plongea ses mains dans l’eau jusqu’à ses cuisses pour tenter de se dégager de cette chose qui continuait à la paralyser. Mais la seule chose qu’elle ressentit du bout de ses doigts endoloris par la chaleur fut la peau de ses cuisses. Rien ne s’était enroulé autour d’elle. Elle se palpa jusqu’au mollet, puis se releva brusquement. Elle avait réussi à se dégager de l’étreinte de cette chose sans trop savoir comment. Elle bondit alors hors du bain, un sourire nerveux dessiné sur le visage. Une fois ses pieds posés contre l’épais tapis disposé sur le sol, l’eau se mit à bouillir jusqu’à complètement s’évaporer en l’espace d’une minute.
  La scène était surréaliste.
  Lisa se mit à pleurer. Elle se dirigea vers le lavabo et s’aspergea le visage d’eau froide. Son corps était bouillant. Sa peau s’était teintée d’une couleur légèrement rouge et ses cuisses portaient des marques de ligatures.
  Cette fois-ci, Julien n’y était pour rien.


***


  Lisa se jeta sur son armoire et piocha quelques vêtements au hasard. Elle les enfonça dans une petite valise à roulettes posée près de son lit, puis fila en direction de son téléphone qui venait de vibrer.
  C’était sa mère qui lui confirmait qu’elle pouvait venir dormir chez elle. La jeune femme lui avait demandé si elle pouvait la loger en prétextant une énorme coupure de courant dans tout le quartier. Elle ne sentait pas capable de lui avouer que quelque chose avait tenté de la retenir dans son bain jusqu’à ce qu’elle finisse cuite comme une vulgaire crevette. Peut-être lui dirait-elle plus tard.
  Lisa pénétra dans la salle de bain en évitant tout contact visuel avec la baignoire. Elle saisit rapidement sa brosse à dents et un déodorant puis quitta la pièce l’esprit perturbé. En approchant de sa chambre, elle remarqua sa valise à roulettes au milieu du couloir.
  « Mais… »
  Elle n’eut pas le temps de réagir davantage que la valise se mit à rouler dans sa direction. Les petites roues couinaient sur le faux plancher comme une craie que l'on s'amuserait à faire grincer contre un tableau.
  La jeune femme laissa tomber sa brosse à dents ainsi que son déodorant sur le sol et recula jusqu’à la porte de la salle de bain qui était restée entrouverte. Derrière elle, la lumière s’alluma et les robinets de la baignoire crachèrent un jet d’eau bouillante qui ne tarda pas à emplir la pièce d’une vapeur blanchâtre.
  Lisa était pétrifiée. Sa tête faisait des mouvements de va-et-vient entre la valise et la baignoire qui dégueulait déjà sur le carrelage son contenu des plus brûlants.
  « Au secours ! » hurla-t-elle dans l’espoir d’être entendue par un voisin.
  Quand l’objet roulant ne fut plus qu’à un mètre d’elle, la jeune femme courut dans sa direction et lui asséna un puissant coup de pied avant de venir sauter par-dessus. La valise tomba par terre et remua telle une bête mourante. La fermeture éclair s’ouvrit alors et deux bras maigres dotés de mains aux doigts longs et distordus en sortirent de chaque côté. Plaqué contre le sol, les deux membres poussèrent de sorte que la valise puisse se replacer sur ses roulettes. Une fois l’action effectuée, elle se dirigea lentement vers Lisa qui resta médusée par un tel spectacle. Les deux bras étaient tendus en direction de la jeune femme. Les longs doigts prenaient des positions qu’aucune articulation normale ne tolérerait. Ils gesticulaient leur donnant l’air d’asticots empalés au bout d’un hameçon.
  Depuis la salle de bain, l’eau bouillante évoluait doucement sur le plancher. Tout comme la valise, elle se dirigeait vers Lisa, inondant sur son passage chaque recoin du couloir. Une épaisse fumée blanche s’en élevait et dégageait une odeur d’oeuf pourri. À la surface du liquide, de grosses bulles prenaient naissance avant d’éclater dans un bruit nauséabond.
  Il fallait quitter cette maison maudite.
  La jeune femme se retourna et se précipita vers les escaliers. Elle descendit de quelques marches quand elle entendit un bruit provenant du salon. Quelque chose de rapide, qui allait et venait comme les pas d’un chien s’amusant à courir après une balle.
  Avançant avec la plus grande discrétion jusqu’à la dernière marche, Lisa examina la salle à manger depuis la rambarde de sécurité de l’escalier. Quelque chose bougeait près du canapé. Une forme assez petite, de la taille d’un enfant. Elle gesticulait comme une marionnette prise entre les mains d’un fou. Elle faisait des petits mouvements saccadés sur le sol, disparaissant parfois derrière le meuble de télévision ou bien la table basse qui faisait face au canapé. Mais quand Lisa s’appuya davantage sur la rambarde pour mieux discerner cette chose effrayante qui semblait danser de manière grotesque, le bois craqua de façon presque imperceptible, mais suffit à la chose de s’arrêter subitement. Le souffle coupé, la jeune femme scruta la silhouette devenue immobile. Celle-ci se retourna alors frénétiquement pour faire face à la professeure qui, de peur, recula jusqu’à venir se taper l’arrière du crâne contre le mur. Le visage de la chose était celle d’un bébé difforme à qui ont aurait brulé le facies à l’acide. Sa bouche, son nez et ses yeux avaient fondu pour ne former qu’un entremêlement de chair répugnante. Quand le monstre aperçut Lisa, il poussa un cri ressemblant à des pleurs d’enfant et se mit à courir en direction de l’escalier, disparaissant parfois derrière le mobilier.
  Lisa hurla de terreur et grimpa à toute vitesse jusqu’au premier étage. Derrière elle, les sanglots du bébé retentissaient tandis que ses pas sur le sol cliquetaient de manière effrénée. Quand elle arriva à la dernière marche, elle tomba nez à nez avec la valise dont les bras manquèrent de la saisir par les cheveux. Sur le plancher, l’eau ruisselait de toute part, bouillonnante aux relents de pourriture. Évitant de justesse de finir scalpée, la jeune femme se précipita jusqu’à sa chambre et s’enferma à double tour. En l’autre côté de la porte, tous les sons se mélangeaient créant un vacarme cauchemardesque.
  « Mon Dieu, faites que ça cesse ! Je vous en prie ! » cria Lisa, les mains plaquées sur les oreilles. Sur le lit défait, son téléphone vibra à plusieurs reprises. C’est seulement quand elle se retourna et qu’elle vit la lumière jaillir depuis le petit écran qu’elle comprit qu’on était en train de l’appeler. Elle accourut alors jusqu’au GSM et le fixa de ses gros yeux rougis.
  MAMAN était écrite en toutes lettres.
  Elle plaqua le téléphone contre son oreille, mais n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit que la voix de sa mère résonna dans le combiné.
  « Je ne crois pas que tu viendras ce soir ma chérie. Ce soir, tu vas crever. Tu vas te faire défoncer comme ton père m’a défoncé la chatte neuf mois avant ta putain de naissance ! Tu m’entends salope ? Tu vas crever ce soir ! Tu vas crever ce soir ! Tu vas crever ce soir ! Tu vas… »
  Lisa balança son GSM de l’autre côté de la pièce. La voix de sa mère continuait de répéter la même phrase encore et encore sans jamais ralentir ni changer d’intonation. Dans le couloir, les pleurs retentissaient alors que l’eau fétide commençait à s’infiltrer sous la porte.
  « Tu vas crever ce soir ! Tu vas crever ce soir!"
  Lisa recula, le visage déformé par la peur. Elle fixait le liquide bouillant qui lentement progressait sur le carrelage.
  Elle était prise au piège.
  Elle fit un dernier pas en arrière et buta contre le mur du fond de la chambre. Derrière, la fenêtre donnait sur la rue. Sombre et nimbée d’un rideau de pluie si épais qu’il était impossible d’apercevoir quoi que ce soit au-delà du jardin.
  Quelque chose gronda dans le placard disposé près de la porte d’entrée de la pièce. Un bruit sourd et caverneux. Comme celui d’une bête enragée. Le grondement survint de nouveau, mais cette fois-ci on tapa contre les parois du meuble. Le tout s’intensifia rapidement. Le grondement s’était transformé en un hurlement féroce qui à chaque beuglement faisait vibrer tout le placard. Les coups se répétèrent, le bois se fendit et les portes commencèrent à céder sous la violence des chocs. Et quand celles-ci volèrent en éclats, Lisa découvrit la monstruosité qui logeait à l’intérieur de l’armoire. Elle poussa un violent cri entrecoupé par d’innombrables sanglots et, face à la hideuse vision qui lui parvenait depuis l’autre côté de la chambre, elle préféra se jeter à travers la vitre pour venir se briser la nuque cinq mètres plus bas plutôt que de continuer à vivre avec des telles images au fond de son âme.
  La pluie perlait sur son corps inerte.
  La maison était devenue calme. Dans la chambre, la valise était restée entrouverte et attendait gentiment qu’on vienne la remplir de vêtements et d’affaires en tout genre.
  Sur la table de chevet, le cadran du réveil affichait l’heure dans son halo rougeâtre.
  23H23.


FIN

VERSION PDF

A vivre au milieu des fantômes, on devient fantôme soi-même et le monde des démons n'est plus celui des étrangers mais le nôtre, surgi non de la nuit mais de nos entrailles.

Antoine Audouard

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