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Le journal d'un esprit libre

Au nom de la science

Au nom de la science

AU NOM DE LA SCIENCE

 

    "Docteur Murray, monsieur Jackson vient d'arriver."
    Le toubib pressa le bouton de l'interphone et lâcha un grognement en guise de réponse. Il entendit sa secrétaire dire quelque chose, mais il coupa la communication. Ce connard de Jackson attendra quelques minutes. Pour le moment, il avait plus urgent à faire.
    Son index roula sur la molette de la souris et les pages Internet défilaient.
    "Putain de chinois..." grommela-t-il.
    Il venait de tomber sur un article scientifique datant de quelques semaines. Des chercheurs chinois auraient greffé la tête d'un cochon sur le corps d'une brebis. La chimère aurait survécu quelques heures avant de crever.
    Une prouesse largement critiquée par la communauté scientifique pour son côté non éthique.
    Et c'était là que résidait tout le problème.
    L'éthique.
  Comment espérer avancer quand des pleurnicheuses venaient nous les briser à chaque fois qu'elles trouvaient une expérience immorale?
    On n'arrivait jamais à un état de paix sans avoir fait la guerre. Pour la science, c'était la même chose. Si on voulait des résultats, il fallait accepter les dommages collatéraux. Et ça, les Chinois l'avaient bien compris.
    "Docteur Murray, je suis désolée de vous interrompre, mais...
    — C'est bon! cria le toubib dans l'interphone, faites-le entrer!"
    Murray enregistra la page Internet dans ses favoris et ferma l'onglet. Il fallait éviter que des yeux indiscrets s'aventurent sur ses recherches.
    La porte du cabinet s'ouvrit et un vieux noir à la peau tannée comme du cuir pénétra dans la pièce. Le docteur ne prit pas la peine de se lever pour le saluer. Fallait pas déconner non plus avec toutes ces formules de politesse à la con. De toute façon, il n'en avait rien à foutre de ses patients. Ils étaient seulement une source de revenu, rien d'autre. S'il avait choisi de faire ce boulot, c'était pour mieux connaitre le corps humain afin de l'exploiter de la meilleure façon possible.
    Pas seulement soigner.
    Mais créer.
    Transformer.
    Faire évoluer.
    Un jour, il aura sa place parmi les plus grands scientifiques de ce monde et son nom fera fantasmer tous les étudiants rêvant de gloire et de prestige.
   Monsieur Jackson s'installa sur la vieille chaise placée devant le bureau. À chaque fois qu'un gros cul comme le sien venait à s'asseoir dessus, le dossier rongé par les mites tombait en miettes. Encore un truc qui allait falloir changer. Bientôt, ce sera tout le bâtiment qui s'écroulera sur lui-même. Tout ce putain d'hôpital dont il ne restait presque plus rien mise à part ce cabinet.
    Elle était loin l'époque où les gosses naissaient entre ces murs et où des opérations chirurgicales dignes de ce nom s'y déroulaient.
    Fait chier tout ce bordel...
    "Je peux faire quoi pour vous? demanda Murray à son patient d'un ton des plus monotones.
    — Me faut des médocs, doc, répondit-il de sa voix glaireuse.
    — Des médicaments? Quel genre? Pourquoi?
    — Buprénorphine.
    — Bupré...? Bon Dieu, Jackson! Qu'est-ce que vous voulez foutre avec ça?"
    Murray se leva brusquement de sa chaise et contourna le bureau. Il se mit à la hauteur du vieux. De près, la peau de son visage ressemblait au dossier de la chaise. Crevassée, granuleuse et sèche.
    Le docteur saisit le bras droit de son patient et souleva la manche.
    "Bordel de merde..."
    Ses veines étaient parsemées de petits trous. Certains suintaient un liquide jaunâtre, d'autres n'étaient plus que de vulgaires et honteuses cicatrices.
    Ce vieux schnock se shootait comme une rock star.
    "Jackson...
    — J'suis désolé, doc. Mais ça me permet de m'évader un peu de ce trou à rat. C'est ça ou bien je me tire une balle dans le ciboulot.
    — Ce que je veux vous dire, c'est que la buprénorphine c'est de la merde! J'ai largement mieux pour vous faire planer mon vieux."
    Le vieil homme haussa les sourcils. Ses lèvres de cuir se soulevèrent et ses dents jaunes ne tardèrent pas à pointeur le bout de leur nez.
    "C'est vrai, doc? demanda-t-il enjoué comme jamais. Vous avez mieux à me proposer?
    —  Et comment, Jackson! Mais par contre, niveau tarif c'est bien plus cher.
    — J'suis prêt à vendre un organe pour m'payer une dose! J'en peux plus, ça fait trois jours que je suis en manque. Je dors plus, ça me démange partout, je claque si fort des chicots que j'm'en suis pété un. J'suis à bout doc, complètement à bout. Je vois des choses dans la nuit, des Charlie qui n'attendent qu'une seule chose : me dézinguer comme un vulgaire bleu!"
    Murray croisa ses bras sur sa poitrine. Il prit un air songeur et après quelques secondes de silence, il reprit la parole.
    "Bon, je vous fais une dose pour deux cents billets."
    Jackson ouvrit la bouche en grand. Si grand que l'on pouvait presque voir l'intérieur de son estomac. Il lâcha un bruit qui ressembla à un rot, mais ce n’en était pas un. Un son qui prouvait qu'au fin fond de ses entrailles, quelque chose n'était plus tout frais.
    "Deux cents dollars, répéta-t-il. C'est cher en effet...
    — Je vous avais prévenu. C'est pas un truc qu'on trouve sur le marché. C'est du fait maison. Des années de recherche et de tests pour arriver à un résultat qui dépasse l'imaginaire. Et puis, entre nous monsieur Jackson, vous avez touché une belle prime d'assurance depuis la mort de votre femme, non?"
    Le vieux noir renifla bruyamment. Il se gratta inconsciemment l'avant-bras - là où se trouvait la plaie couverte de pue - et plongea son regard sombre dans celui du médecin.
    "Ch'ais pas trop. Et si jamais elle me plait pas votre cam'? J'veux dire, deux cents balles c'est beaucoup de fric. J'veux pas lâcher tout ce blé pour rien, vous comprenez?
    — Écoutez, monsieur Jackson, comme vous êtes un gars plutôt sympa et qu'on se connait depuis un bout de temps, je vous baisse le prix à cent cinquante dollars. Je peux pas faire moins, je suis désolé."
Le vieil homme resta silencieux. Il détourna le regard et contempla la rue par delà la fenêtre. D'ici il pouvait distinguait le bureau du shérif. Y avait pas grand monde dehors mis à part deux ou trois attardés du coin en train de reluquer les rares gonzesses qui osaient se balader dans la poussière. Fallait être tordu pour sortir sous ce cagnard.
    "C'est bon, j'accepte le prix, se résigna enfin Jackson.
    — Parfait, absolument parfait, répliqua Murray. Attendez-moi ici, je reviens dans un instant."
    Le docteur se leva de sa chaise et sortit de son cabinet. Il s'en alla farfouiller dans un placard se trouvant dans une petite pièce située en face du minuscule secrétariat.
    Où te caches-tu saloperie? marmonna-t-il entre ses dents, les bras plongés dans un carton bouffé par les rats. Quand ses doigts rentrèrent en contact avec le sachet plastique, un sourire grotesque déforma son visage.
    Ah, te voilà!
    Il sortit le sachet et l'observa. À l'intérieur, plusieurs petites poches s'entassaient. Chacune renfermait une fine quantité de poudre blanche.
    "Je suis de retour, monsieur Jackson ! s'écria Murray en entrant dans son cabinet.
    — Vous avez ma dope? demanda la vieux, impatient et tremblotant.
    — J'ai ce qu'il vous faut, ne vous inquiétez pas."
    Le docteur s'assit sur son bureau face à son patient - qui devenait aussi son client par la même occasion. Il ouvrit délicatement le sachet et en sortit l'une des petites poches.
    "Voilà le Saint Graal ! Vous m'en direz des nouvelles!"
    Le vieil homme tendit une main fripée en direction du toubib, mais celui-ci recula sur le bureau.
    "D'abord l'argent, et après votre calmant", annonça Murray.
    Jackson fronça les sourcils. Il saisit son portefeuille et l'ouvrit en deux comme un fruit trop mûr. Il attrapa plusieurs billets et se mit à les compter à haute voix.
    "Cinquante... cent... cent vingt-cinq... cent cinquante! Et voilà doc, cent cinquante billets pour vous!"
    Murray qui avait les yeux plongés dans le porte-monnaie du vieux mit du temps à réagir. Il secoua la tête pour reprendre ses esprits et fit un signe du menton en direction des autres billets qui attendaient patiemment qu'on les dépense.
    "Je vois qu'on se fait plaisir, monsieur Jackson, hein?"
    Le vieux baissa les yeux. Il hocha les épaules.
    "Vous savez doc, c'est pas parce que j'habite dans les beaux quartiers que j'suis forcément plein aux as. C'est tout ce qui me reste de ma femme. Son fric et le fric de l'assurance. Si y avait pas ces foutues drogues, ça fait longtemps que j'aurai flingué tous mes voisins à la con et que je me serai pendu dans le garage."
    Murray arracha les
cent cinquante dollars des mains du vieil homme et lui balança la petite poche de poudre blanche.
    "Excellent tout ça, excellent. Je suis ravi de l'entendre!
    — Mais... je viens de vous dire que...
    — Oui, oui, je sais, je sais. Mais j'ai du boulot et il est tard. Rentrez donc chez vous et testez-moi cette poudre magique. Je peux vous dire que vous allez passer une bonne soirée!"
    Le docteur ne laissa pas le temps à Jackson de répondre qu'il l'attrapa par les bras et le mena jusqu'à la sortie du cabinet. Il lâcha un "au revoir, à bientôt" et il lui claqua la porte au nez.
    Putain de vieux junkie de merde, pensa-t-il tout en fourrant les billets dans sa poche. Il pressa le bouton de son interphone et ordonna à sa secrétaire de lui foutre la paix pour le restant de la journée. Et lorsqu’il l'entendit s'en aller - ses talons hauts faisaient un bruit d'enfer sur le carrelage - il sortit de son cabinet et se dirigea vers l'escalier menant aux sous-sols de l'ancien hôpital.

 

    L'hôpital de Sandview n'était plus qu'un triste bâtiment qui reflétait bien l'état de la ville : pauvre, défraichi, sale et mourant. Il avait fermé ses portes faute de moyens une quinzaine d'années auparavant. Pas une grande perte puisque vous aviez plus de chance de sortir les deux pieds devant plutôt qu'en bonne santé. Et même si vous étiez venu pour un ongle incarné : l'incompétence des médecins, l'insalubrité des locaux et le manque de matériels en avaient fait un mouroir plutôt qu'un hôpital.
    Aujourd'hui, on pouvait seulement y trouver le cabinet du docteur Murray. Les autres pièces étaient vides ou bien si délabrées que le seul battement d'ailes d'une mouche pouvait tout foutre en l'air.
    Enfin, ça, c'était la version officielle.
    Dans l'ancienne morgue située dans les sous-sols du bâtiment se trouvait un curieux laboratoire que seuls le docteur Murray et ses victimes connaissaient. Un cabinet d'expérimentation humaine loin de tout. Un endroit froid et sombre si bien isolé qu'aucun de vos hurlements de souffrance ne pouvait être entendu.

 

    Le toubib referma la lourde porte derrière lui. Elle claqua si fort que son écho se propagea dans les couloirs comme un tsunami. Il prit soin de bloquer les poignées avec une grosse chaine rouillée et cadenassa le tout. L'odeur humidité lui monta aux narines. Une odeur de renfermé, de moisi et de mort.
    Il aima ça.
    Il prenait un malin plaisir à renifler cette puanteur. Elle lui ouvrait ses sens en un clin d’œil. Alors, il se sentait d'attaque pour une nouvelle nuit de travail en compagnie de ses cobayes.

    Murray se faufila dans le couloir, une lampe torche à la main et pris garde de ne pas se tordre la cheville sur l'une des plaques de mousse glissantes qui parsemaient le sol. Se briser une jambe ici ferait de cet endroit son tombeau. Hors de question de crever maintenant. La gloire l'attendait.
    Il se rendit jusqu'à une porte sur laquelle on pouvait encore distinguer la trace des lettres qui jadis y étaient fixées : MORGUE.
    Il l'ouvrit et de sa lampe, il éclaira l'intérieur.
    Ils n'avaient pas bougé.

  Ils le regardèrent avec des yeux remplis d’effroi. Et devant la luminosité de la torche, ils ne purent s'empêcher de détourner le regard. 
    "Bonsoir, mes amis, j'espère que vous êtes en forme, car cette nuit nous allons accomplir un exploit!"
    En guise de réponse, ils crièrent. Ensemble et en même temps. De longs cris étouffés par les tissus qui obstruaient leur bouche.
    Léa, une jeune femme de vingt-cinq ans, bien roulée comme l'une de ces pin-ups des années cinquante. Elle faisait du stop à une centaine de kilomètres de Sandview quand Murray était tombé dessus. Un coup de batte de baseball à l'arrière du crâne et le tour fut joué. Le toubib avait profité de son inconscience pour lui glisser un ou deux doigts dans le cul. C'était pas son truc, le viol. Mais cette Léa - il avait découvert son nom sur son permis de conduire - avait un cul à vous foutre une trique pendant trois jours. Mais quand son majeur avait heurté quelque chose de mou au fin fond de son anus, le docteur fut pris d'un profond dégout. Lorsqu'il eut aperçu la couche de merde autour de son majeur, il dégueula tout son petit déjeuner sur le tableau de bord. Un bordel monstre à nettoyer. Désormais, cette garce payait le prix fort pour cet affront.
    Murray s'en approcha. Dès qu'elle le vit arriver dans sa direction, elle gigota sur sa chaise. Ses poignets portaient les marques de son irrésistible envie de fuir cet endroit. Mais en vain. La seule chose qu'elle avait réussi à se faire, c'était se creuser un sillon dans la chair. Blessure qui n'avait pas tardé à s'infecter vu la quantité de pue qui en jaillissait.
    "Alors Léa, tout se passe bien?" demanda le toubib tout en observant le corps de la jeune femme. Il posa délicatement son index sur le ventre de sa victime et le fit glisser sur la peau en contournant les traces de brulure faite au chalumeau. Abdomen, poitrine, cou, cuisses, bras. Le corps humain était fabuleux. Il pouvait encaisser un nombre incroyable de blessures, supporter une douleur titanesque et pourtant, il restait en vie. 
    "J'ai apporté quelque chose pour toi, Léa, dit Murray. Promis, plus de chalumeau ni d'aiguille sous les ongles. Ce soir, on passe au chimique!"
    Le docteur se retourna et saisit un flacon en plastique. Il le secoua au-dessus du visage de la jeune femme terrifiée.
    "De l'acide! C'est génial, non?"
    Il déposa la bouteille sous la chaise et se pencha au-dessus de sa proie pour lui embrasser le front.
    "Merci, Léa, merci pour tout ce que tu fais pour la science."
    Le docteur Murray n'était pas un adepte de la torture gratuite, loin de là. Il voyait en chacun de ses faits et gestes une avancée scientifique. Il avait eu d'autres projets pour Léa. Quand il l'aperçut au bord de la route, habillé de son petit short moulant et son tee-shirt humide de transpiration, il avait tout de suite pensé qu'elle pourrait apporter un très grand plus à sa Création. Quelque chose de frais, de féminin, de beau. Mais malheureusement, elle avait préféré lui chier dessus plutôt que de se comporter comme une femme digne de ce nom. Alors, il en avait décidé autrement pour elle. Elle contribuerait à sa recherche annexe, celle du corps humain face à la souffrance. Car c'était bien beau de torturer de pauvres rats ou singes. Mais si on voulait en apprendre davantage sur l'humain, il fallait s'exercer sur l'humain. Point final.
    Et grâce à Léa, Murray avait pu écrire une trentaine de pages sur son expérience appelée LA DOULEUR CHEZ L'HUMAIN, QUELLES SONT SES LIMITES?
   Quand les mentalités en faveur de la science auront enfin évoluées, il pourra dès lors offrir à toute la communauté scientifique son analyse.
    Et le monde tombera à genoux face à moi, chuchota-t-il tout en caressant  son sexe gonflé par un début d'érection.
    Il resta ainsi pendant quelques minutes. Immobile, le regard perdu. Quand il reprit ses esprits, il se tourna et se plaça devant Tom.
    Tom était un grand gaillard d'un mètre quatre-vingt-quinze. La quarantaine, fils d'un vétéran de la guerre du Golf qui passait son temps à picoler et à fourrer sa queue rongée par la syphilis dans la chatte des putes les plus bas de gamme de la ville. Celles qui acceptaient de se faire baiser sans capote pour une dose de crack. Tom, son fils, était un solitaire. Célibataire, discret comme un crotale. Personne ne s'était rendu compte de sa disparition, même son père n'en avait rien à foutre. Tom était la cible parfaite. Le souci, c'était son physique. Avec Léa, ce fut facile d'en venir à bout, mais lui, c'était une autre histoire. Le mec pouvait vous broyer la tête entre les doigts. Et Murray faisait bien vingt centimètres et vingt kilos de moins.
    Mais ses talents de docteur résidaient dans son crâne et non pas dans ses muscles. Une flèche trempée dans une dose infime de curare avait envoyé Tom au tapis pendant un long moment. Quand il avait ouvert les yeux de nouveau, il se trouvait enchainé au sol, le crâne rasé et une douleur vive dans l'entre-jambes.
    Sa queue, elle, avait disparu.
    Un tuyau remplaçait désormais son sexe. Il était planté dans l'orifice qui, quelques heures auparavant, fut surmonté d'un pénis des plus banals. Maintenant, ce petit tube de plastique lui permettait de pisser. Enfin, pour le moment la seule chose qui en sortait était un sang épais et un liquide orange qui ressemblait à du jus de citrouille avarié.
    Bien sûr, les couilles avaient suivi le même chemin que leur voisin du dessus. Elles n'étaient plus qu'un souvenir sur le corps de Tom. Quarante ans et pas de gosse, son appareil reproducteur ne lui était pas très utile. Ce n'était pas une grosse perte en somme.
    "Comment vas-tu, Tom?" demanda Murray tout en enfilant un masque chirurgical et une paire de gants maculés de sang séché.
    Le pauvre homme remua la tête tout en lâchant plusieurs rugissements étouffés.
    "Désolé, je ne comprends rien de ce que tu veux dire. Mais je vais être franc avec toi : ce soir tu nous quittes.
    — Hmpff !!
    — Je sais, tu vas nous manquer aussi. N'est-ce pas Léa?" questionna le toubib en tournant la tête vers la jeune femme.
    Mais celle-ci se contenta de pleurer.
    Encore et toujours.
    "Bon, au boulot!" s'écria Murray.
    Il attrapa Tom par le cou et l'installa sur un fauteuil roulant dont les roues manquaient. Les chevilles et les poignées de celui-ci étaient liées à des chaines rouillées. Le docteur contourna un lit d'hôpital couvert d'une bâche blanche et la souleva d'un mouvement sec. Un corps nu se dévoila. Un corps assemblé de plusieurs parties humaines. Des jambes et un bassin de femme sur lequel était greffé un pénis. Un tronc masculin aux bras d'enfants cousus au niveau des épaules. Seule la tête était manquante sur ce monstre tout droit sorti d'un film d'horreur.
    Quand Tom aperçut la chose, il se mit à brailler dans son foulard. Un cri drôlement aigu qui n'allait pas du tout avec sa carrure.
    "Quoi? demanda Murray. Qu'est-ce qu'il t'arrive?"
    Le docteur le fixa un court instant puis, se mit à rire.
    "Tu as reconnu ta queue, c'est ça?"
    Les yeux de Tom se posèrent sur le bas-ventre hideux du cadavre. En effet, cet organe lui appartenait. Il la reconnut sans problème. Trente-ans passés à la tripoter chaque matin. Maintenant, elle retombait mollement sur les cuisses bleutées d'un corps à la limite de la putréfaction.
    "Bon, annonça le toubib, je dois dire que je suis un peu déçu de la taille. J'aurais aimé quelque chose de plus... viril. Mais bon, c'est toujours aléatoire ce genre de découverte. On ne sait jamais sur quoi on va tomber. Peut-être vais-je changer plus tard, on verra. J'irai questionner les putes de la ville pour savoir qui de leurs clients est le mieux loti."
    Murray s'approcha de Tom et posa une de ses mains sur son cuir chevelu.
    "Mais ce qui m'intéresse, ce n'est pas ta vulgaire bite, mais ta tête. Elle ira parfaitement sur mon bébé, t'en penses quoi?
    — Hmmmppfff !!!
    — Je suis content que tu approuves" répondit le doc, un grand sourire aux lèvres.

    Il recula de quelques pas sans lâcher du regard son cobaye. Il plaça correctement son masque sur le visage et tendit le bras vers une caisse à outils pour se saisir d'une scie à bois. Il inspecta rapidement la lame et s'avança en direction du fauteuil roulant qui grinçait sous les gesticulations de Tom.
    "Allons, allons, ne fais pas l'enfant, chuchota Murray. Dis-toi que ta mort sert une bonne cause. Avec cette expérience, je vais baiser les Chinois. Ils ne s'en remettront jamais, crois-moi!"
    Le docteur se plaça derrière sa victime et lui caressa les épaules.
    "Je suis navré, Tom, mais je n'ai plus d'anesthésie. Ça risque de faire un peu mal, désolé."
    Le toubib lui tira la tête en arrière et déposa la lame crantée de la scie contre sa peau moite. Il se souvint avoir coupé du bois dans son enfance avec le même genre d'objet. Cette gestuelle ne s'oublie pas, un peu comme le vélo. Il suffisait de faire des va-et-vient en prenant garde d'exercer une certaine pression sur l'outil pour être sûr que la lame ne dévie pas de son chemin. Une fois le premier sillon creusé, il fallait se contenter de se laisser guider à l'intérieur. Une sorte de rail. La scie remplaçait la locomotive.
    Si ces connards d'Arabes et de Mexicains y arrivent, je devrais aussi y arriver!
  Car quand Murray ne s'adonnait pas à ces expériences douteuses, il passait le reste de son temps à farfouiller sur Internet. Entre les publications scientifiques, il prenait un malin plaisir à regarder des snuff movies. Suicides, accidents, meurtres... Aucune simulation, que du réel. Son truc à lui, c'étaient les exécutions. Surtout celles faites par des cartels mexicains et par des groupes terroristes. Aucune curiosité morbide là-dedans, non. Il aimait analyser leur sang froid, leur technique de découpage, leur assurance. Du grand professionnalisme. Dommage que ces gars étaient totalement dérangés du ciboulot, ils auraient pu être de grands hommes dans une autre vie.
    La lame dévora la chair comme une chenille se régalant d'une feuille. Les premiers centimètres se découpèrent facilement. Une belle crevasse uniforme qui se gorgea de sang rapidement. Murray était si concentré qu'il ne prêtait guère attention aux cris étouffés de Tom dont la mort se rapprochait à grands pas.
    Mais tout se cassa la gueule en une fraction de seconde. La scie se coinça dans quelque chose et lorsque le docteur tira dessus pour la dégager, il emporta avec lui un gros morceau de peau. Alors, il jura dans son masque imbibé de salive ainsi que de transpiration et tenta de rattraper son erreur. Mais les dents de la lame rongées par la rouille s'accrochèrent sur tout ce qui se trouvait sur son chemin : chair, muscle et surtout, os. Lorsqu'il buta contre les cervicales, il accéléra le mouvement. Mais cette satanée scie ne découpait plus rien. Elle semblait glisser sur les os en lâchant un bruit strident qui ressemblait vaguement à celui de la roulette d'un dentiste.
    "Putain de merde, c'est quoi ce matériel de merde!"
    Murray martela les cervicales de grands coups de lame, mais à part faire jaillir dans les airs des morceaux d'os et de chair, cela ne servit à rien.  Il balança alors l'outil derrière lui et saisit la tête de Tom par les tempes afin de la décrocher manuellement de son corps. Sous les gargouillis de souffrance qui émanaient depuis le cou  tranché de sa victime, le docteur s’acharnait à essayer de l'arracher. Après quelques minutes d'effort durant lesquelles il la fit tourner dans tous les sens sans pour autant réussir à la détacher, il abandonna.
    Il recula et contempla le gâchis. Un si beau spécimen de perdu.
    La tête renversée en arrière, les yeux de Tom paraissaient le fixer. Son corps, lui, était d'une autre couleur. Les litres de sang qui s'étaient écoulés de sa gorge inondaient maintenant le sol et ruisselaient dans une évacuation remplie de déchets et de moisissure.
    "Bordel de merde!" hurla Murray.
    Il se rapprocha de la dépouille et la scruta avec dégout.
    "Enfoiré, tu pouvais pas te laisser faire, hein? Petite enflure de merde d'enculé de bordel de fils de pute!"
    Il leva son poing et l'écrasa contre le visage sans vie. Puis un deuxième coup s'abattit au même endroit, un troisième et ainsi de suite pendant de longues minutes. Il le frappa jusqu'à s'en exploser les phalanges. Et quand il voulut lui donner un coup de pied, il glissa sur le sang au sol et tomba à la renverse. Quelque chose craqua en bas de son dos.
    Le coccyx.
    Murray cria.
    Il se releva avec peine et arracha le masque chirurgical qui l’empêchait de respirer correctement. Son cul lui faisait un mal de chien. Il le toucha du bout des doigts et un éclair de douleur le transperça.
    Quelle soirée de merde!
    Un coccyx cassé, manquait plus que ça.
    Quand il se retourna, il aperçut le regard de Léa posé sur lui. L'avait-elle vu quand il s'était cassé la gueule? Qu'avait-elle pensé alors? C'était-elle moquée de lui?
    Surement.
   Cette pute ne devait pas le porter dans son cœur, ça non. Mais de là à s'amuser de la souffrance des autres, c'était pervers et immature.
    Murray s'approcha de la jeune femme en boitant.
    "Ça te fait rire, hein salope?"
    Léa fit un "non" en remuant la tête de gauche à droite.
    "Menteuse, je le vois dans tes yeux!"
    Elle voulut encore insister, mais le doc ne lui laissa pas le temps de se mouvoir une nouvelle fois.
    "Tu sais quoi? Allez vous faire foutre, toi et Tom! J'avais des ambitions pour vous, de grandes ambitions. Je voulais vous faire rentrer dans l'histoire de la science! Mais toi, petite salope, j'aurais dû me méfier de toi dès le moment où tu m'as chié sur le doigt"
    Murray se dirigea vers un établi et fouilla dans le bordel qui était déposé dessus. Il prit un entonnoir, l'examina et balaya la poussière qui s'était accumulée dessus d'un revers de main avant de revenir auprès de Léa.
    "Gobe ça et ta gueule!"
    Il lui arracha le bandeau qui lui recouvrait la bouche et lui écrasa les joues de sa main droite. À peine avait-elle légèrement entrouvert les lèvres que le toubib lui enfonça le tube en plastique au fond de la gorge. Léa écarquilla les yeux.
   Elle vit alors la main gantée de Murray déverser le contenu du bidon d'acide dans l’entonnoir. Et la douleur fut dévastatrice.
    Consumée de l'intérieur, elle mourra rapidement sous le regard interloqué du docteur.
    Il s'était imaginé quelque chose de plus orchestral, de plus sensationnel. Mais finalement, mis à part un vomi rouge et pétillant lui rongeant les contours de la bouche, rien exceptionnel. Seul le bruit spongieux résonnant depuis le fin fond de ses entrailles l'amusa quelque peu.
    Une soirée gâchée.

    Murray arpentait le sombre escalier qui le menait au rez-de-chaussée de l'hôpital. Il venait de perdre un temps considérable sur cette expérience. Sa chimère n'allait pas tarder à se décomposer et tout ce travail serait réduit à néant.
    Des semaines de recherches, de doutes, d'expérimentations, d'angoisses. S'il ne trouvait pas rapidement une solution, il pouvait dire au revoir à la célébrité.
    Et ces enculés de Chinois rafleront encore tous les prix...

    En plus de ça, son cul lui faisait sacrément mal.
    Lorsqu'il quitta l'hôpital, Murray remarqua une présence de l'autre côté de la rue. Sous la faible lueur des réverbères envahis d'insecte en tout genre, il mit un certain temps à devenir qu'il s'agissait de Sigourney, sa secrétaire.
    Il s'en approcha et la reluqua de haut en bas avant de lui demander :
    "Sigourney? Que faites-vous là?
    — J'étais au pub avec un copain. On s'est engueulé, du coup je suis venu ici sans trop savoir pourquoi."
    Murray devina rapidement qu'elle était ivre. Il l’observa sans rien dire. Elle n'était pas terrible. De grandes dents jaunes et une touffe de cheveux identique à un bouquet de paille desséché. Le seul truc potable sur cette nana, c'était sa paire de nichons. Des faux, assurément. Mais qui pointaient à longueur de journée. Et comme elle aimait se trimballer sans soutif, c'était facile de les remarquer sous la fine couche de tissu qu'il lui servait de débardeur.
    Une belle paire de seins, ça oui.
    Murray se mit à bander soudainement.
    Non, pas elle...
    Si.
   Deux gros nichons de la sorte seraient un atout majeur sur sa construction. Semblable à une statue datant de la Rome antique, ils se dresseraient pour l'éternité, durs comme de la pierre, lisses comme du marbre.
    "Voilà quoi... j'espère que vous me comprenez, hein?"
    Sigourney s'arrêta de parler. Elle fixa Murray d'un regard vitreux. Celui-ci hocha la tête par politesse. Il n'avait strictement rien écouté de son charabia. La seule chose qu'il retenait de cette conversation, c'était cette érection qui ne semblait jamais dégrossir dans son pantalon. Le rêve d'une gloire future lui filait une trique de malade.
    Alors, il contourna la jeune femme dont les dents avaient la même couleur que la lumière du lampadaire juste au-dessus d'eux et fit tapoter ses doigts sur son épaule.
    "La vie est injuste parfois, lui dit-il. Suivez-moi dans mon cabinet, j'ai un petit remontant qui ne pourra que vous faire bien!
    — Merci Docteur Murray, mais j'ai déjà assez bu et je pense que...
    — Allons, Sigourney, faites-moi confiance. N'oubliez pas que je suis médecin, et votre patron. La seule chose que je veux, c'est votre bien."
    La secrétaire sourit.
    Le docteur détourna le regard.
    Ses nichons, tu dois penser à ses nichons!
    Murray vérifia que personne ne se trouvait dans les environs. Il glissa son bras sous l'aisselle droite de la jeune femme et l'invita à traverser la route. Tandis que leurs pas résonnaient sur le macadam encore brulant, il sentit la sueur de la secrétaire couler le long de son avant-bras. Son érection disparut instantanément.
    Ils quittèrent la lueur des réverbères pour se diriger vers la porte de l'imposant édifice qui tombait en ruine.
Une fois dans l'ombre de l'hôpital, ils disparurent.
    Plus personne ici à Sandview ne mentionnerait le nom de Sigourney.
    Elle faisait désormais partie des nombreuses choses que l'on avait oubliées.


   

FIN

 

 



 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

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