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Le journal d'un esprit libre

Courtes histoires pour Halloween - Dans la nuit

Courtes histoires pour Halloween - Dans la nuit

Première histoire de cette petite saga de "Courtes Histoires Pour Halloween" : Dans la nuit...

Meredith voit des choses lorsque la nuit survient. Et une fois plongée en plein sommeil, la voilà piégée dans des cauchemars sans fin...
 

Relativement courtes, ces histoires sont à lire à la lueur d'un feu de bois, sous le craquement des bûches et dans le calme d'une nuit d'automne.
Alors que les citrouilles commencent à prendre possession des jardins et des balcons, les journées se raccourcissent et la nuit nous surprend de plus en plus tôt, avec son lot d´histoires effrayantes.
Chaque semaine durant le mois d'octobre, un nouveau récit sera publié sur le site, et cela jusqu'à Halloween.

En vous souhaitant une bonne lecture et une bonne dose de frissons.
 

Le texte se trouve ci-dessous, puis en version PDF téléchargeable.

 

***

DANS LA NUIT…

 

Le doigt pressa l’interrupteur et un imperceptible son claqua au moment même où la lumière jaillit depuis sa petite prison de verre. En une demi-seconde, la pièce fut éclairée comme un plein jour alors qu’au-delà des fenêtres la nuit n’offrait à ses spectateurs qu’une immensité de noirceur presque impénétrable.
Comment faisaient-ils dans les temps anciens ? Comment s’y prenaient-ils lorsqu’ils devaient, une bougie à la main, allumer chacune des lampes pour ne pas se laisser ensevelir par l’obscurité ? Et lorsque l’une d’entre elles venaient à s’éteindre, se précipitaient-ils alors au milieu des ténèbres, ignorant leurs peurs les plus profondes et bravant les créatures qui prenaient naissance au milieu du néant ?

 

Meredith sentit sa peau se raidir, puis le frisson recouvrit son corps lentement des chevilles jusqu’au cou. Elle connaissait très bien cette sensation. C’était la troisième fois de la journée qu’elle la ressentait. Et ça, tous les jours depuis sa plus tendre enfance.

 

Depuis qu’un soir elle crut discerner au milieu de ses jouets deux yeux rouges en train de l’épier.  Deux points rouges assez puissants pour illuminer de leur halo inquiétant les peluches à proximité. Et lorsque l’enfant avait hurlé, les yeux avaient disparu, ne laissant à leur place qu’un rideau aussi noir que le reste de la pièce.
Cette nuit-là, la petite fille cauchemarda sans jamais se réveiller, prisonnière dans un monde onirique hanté par les pires monstruosités qu’un cerveau d’enfant puisse concevoir.  Et quand les premiers rayons de soleil passèrent à travers les interstices des volets, Meredith avait enfin ouvert les yeux, l’esprit en l’état de tombeau gravé à tout jamais d’épitaphes insupportables.
Son enfance fut un calvaire.
Pour elle, et pour ses parents.
Dès que le soleil déclinait, les angoisses refaisaient surface. Et même si les psychologues ainsi que les psychiatres étaient devenus sa seconde famille, la jeune enfant croyait apercevoir des choses innommables se terrer juste sous nos pieds quand la nuit nous enduisait.
Les siestes à l’école ne lui étaient pas permises. Ainsi que les colonies de vacances et toutes autres activités en dehors du foyer familial pour une durée qui dépassait celle du mouvement journalier du soleil. 
Ses nuits devenaient de plus en plus courtes, la fatigue rongeait son visage et sa santé se dégradait. Quand elle finissait enfin par s’assoupir, elle dormait durant des heures sans jamais se réveiller ni même bouger. Son corps devenait aussi dur que de la pierre et sa respiration triplait sa cadence habituelle. Mais au moins, elle ne hurlait plus.
Du moins, c’était ce que croyaient ses parents.
Une fois au milieu des limbes, Meredith survivait. Ses peurs se matérialisaient en des êtres démoniaques qui lui chuchotaient toutes sortes d’incantations aux oreilles. Des mots inconnus qu’elle oubliait au réveil. Mais dans son âme, quelques fragments des images épouvantables de ses songes subsistaient. Parmi ces visions, l’une était présente depuis son tout premier cauchemar.
Celle d’une jeune femme, la peau laiteuse, les yeux vitreux aux pupilles énormes et profondes. Et sous son regard détestable, de larges cernes transformaient son visage en un grotesque masque d’ Halloween.
La femme n’apparaissait que quelques secondes avant le réveil. Elle rampait dans une brume noire et épaisse.
« Toi… et moi… » disait-elle de sa bouche édentée avant de lever une main aux ongles tombant en direction de la jeune fille.
Certains spécialistes s’accordaient à dire que cette femme n’était que là par hasard. Meredith dépensait tellement d’énergie à ruminer et à se focaliser sur cette vision que son cerveau finissait par la représenter chaque nuit.
D’autres prétendaient qu’elle n'était qu'une représentation d’une mère qu’elle n’avait jamais eue.
Et beaucoup ne disaient rien.
Ils se contentaient d’écouter, de hocher la tête et de prescrire quelques médicaments.
En hôpital, ce fut pratiquement la même chose. Les mêmes réponses, les mêmes médicaments et le même échec médical.

À ses dix ans, Meredith perdit sa mère. Elle mourut d’un infarctus pendant une longue et froide nuit d’hiver.
Malgré aucun problème cardiaque et une assez bonne hygiène de vie, son cœur ne résista pas à un énième et intense épisode de stress. Le père de Meredith accusa secrètement sa fille et maudit qu’elle soit venue au monde dix ans auparavant. L’enfant, elle, était persuadée que ce décès était l’œuvre d’un des êtres des ténèbres.
Durant trois nuits, elle s’efforça de rester éveillée. Accroupie dans un placard à balai et armée des plusieurs lampes torches - si l’ampoule au plafond venait à griller, il lui fallait de quoi rester en dehors de l’obscurité – Meredith avait tant pleuré que ses yeux étaient devenus deux ovales rouge sang.
Trop occupé à faire le deuil de sa femme, le père de la jeune fille ne prit pas le temps de s’occuper d’elle. Depuis cette interminable nuit survenue quelques années plus tôt, son monde s’était écroulé. Il avait déjà pensé à l’assassiner pendant son sommeil. L’étouffer avec un coussin, la noyer dans la baignoire, l’égorger avec un couteau de cuisine. Puis, il resta convaincu qu’elle allait mourir de fatigue ou bien de malnutrition. Les quelques repas qu’elle prenait par semaine ne lui suffiraient pas à vivre trop longtemps. Personne ne pourrait l’accuser de quoi que ce soit. Tout le monde connaissait les problèmes de sa fille.
Mais à sa place, ce fut sa femme qui ferma les yeux pour toujours.
À trop vouloir souhaiter la mort de sa propre fille, la faucheuse s’était liée au karma pour lui arracher celle qu’il aimait plus que tout.
Deux jours après l’enterrement, il se pendit dans le garage en pleine nuit.
Meredith ne pleura pas pour son père. Toutes ses larmes avaient été épuisées. En revanche, son poids chutait à mesure que son teint blanchissait. Sa peau n’était qu’une fine pellicule de chair pâle parsemée de veines bleutées. Chaque jour, son manque de sommeil réparateur impactait son physique.
Elle ne prévint personne pour le suicide de son père et laissa son cadavre pourrir au bout de la vieille corde en chanvre qui grinçant continuellement.
De toute façon, elle n’allait jamais dans cette pièce. Elle était bien trop sombre. Sous l’établi se cachaient des choses bien plus terrifiantes que le visage grimaçant d’un pendu.

La nuit avait été la même que la précédente. Et que celle d’avant, et ainsi de suite. Seule au milieu d’un brouillard noir, Meredith attendait la venue de la femme. Les heures passaient, et les montres évoluaient autour d’elle, lui crachant au visage leur haleine acide aux relents de putréfaction.
Puis elle la vit enfin.
Le visage décharné, les cheveux blancs et secs comme de la paille, le cou ridé, la poitrine creuse.
« Toi… et moi… »

Le frisson perdura encore quelques secondes et disparut.
Cette sensation allait et venait dans sa vie à chaque fois qu’elle pensait à l’obscurité, au noir, à la nuit. Elle avait pour projet de partir vivre là où le soleil ne quittait jamais son chemin. Elle avait lu beaucoup d’articles sur Internet à propos de ses contrées où il ne faisait jamais réellement nuit. Quand son âge lui permettrait, elle lèverait les voiles.
Son visage était humide et sa mâchoire endolorie.
Dans sa main, elle tenait une lampe torche qu’elle avait saisie sur sa table de chevet avant de quitter sa chambre pour se diriger vers la salle de bain. La clarté aveuglante des néons lui était rassurante, mais une panne de courant était vite arrivée. Sans cette lampe, ils pourraient la saisir en cas d’un quelconque problème électrique. Et elle avait la certitude que s’ils venaient à l’attraper, elle finirait prisonnière de ses rêves pour l’éternité.
Meredith venait de presser son doigt contre l’interrupteur.
L’ampoule émit un bruit qu’elle n’entendit pas.
Ses pieds blancs évoluaient sans un bruit sur le carrelage froid et laissaient dans leur passage une faible trace qui se diluait lentement jusqu’à disparaitre complètement.
En bas, dans le garage, son père se balançait au rythme de la respiration de la demeure.
Lente et imperturbable.
Meredith tourna le robinet et laissa couler l’eau froide dans les creux de ses petites mains cadavériques. Elle  se pencha en avant pour s’éclabousser la figure et se releva face au miroir.
Le visage qui s’y réfléchissait n’avait plus rien d'enfantin. Il n’était que le reflet d’une souffrance quotidienne.
Mais, ce visage, elle le connaissait très bien.
Elle le voyait chaque nuit.
« Toi… et moi… »

 

FIN

C'est pendant l'horreur d'une nuit profonde.

Jean Racine

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