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Le journal d'un esprit libre

Courtes histoires pour Halloween - Une friandise ou la mort

Courtes histoires pour Halloween - Une friandise ou la mort

Deuxième semaine d'octobre, deuxième histoire!

Si vous avez loupé la première, suivez ce lien : Dans la nuit...

Une friandise ou la mort est une histoire à se raconter près d'un feu de camp dans une forêt sombre sous le ululement inquiétant d'une chouette. Le genre d'histoire que l'on aimait se conter lorsque l'on était ados. Et pour ce mois dédié à la terreur, voilà une petite dose de frissons.


On sonne à ma porte.
Sûrement encore une bande de petits cons déguisés en fantôme ou en zombie.
Je vais les accueillir comme il se doit, et ça va leur couper l'envie de venir faire chier les gens toute la nuit.

 

 

Le texte se trouve ci-dessous, puis en version PDF téléchargeable.

***


Une friandise ou la mort

 

La sonnette retentit.
Je me levai alors du canapé et me précipitai vers la porte d’entrée. Le visage collé contre celle-ci, je plongeai mon regard à travers le judas.
Trois gosses.
Celui de droite – qui était le plus grand de taille – portait un masque de clown assez mal fichu. Je pouvais distinguer ses gros yeux médusés derrière les vulgaires orifices de son bout de plastique plaqué sur la tronche.
À gauche, une jeune fille déguisée en sorcière patientait elle aussi dans son accoutrement des plus banals. Elle bougeait légèrement la tête comme une girouette perdue entre deux vents.
Et au centre, un mioche haut comme trois pommes. Sur son visage, un masque d’un super héros américain – un truc finissant par man – était fixé avec un élastique. Quelle idée stupide de se déguiser en justicier pour une soirée qui, normalement, est censé nous faire flipper.
Mais ils étaient des cibles idéales. Jeunes, voire très jeunes, et avec une fille dans le lot. La combinaison parfaite.
Je saisis précipitamment mon masque de leatherface que j’enfilai sur ma tête, puis, je pris ma tronçonneuse spéciale arbustes. Un truc pas trop puissant et assez mobile. L’arme parfaite pour faire un remake de Massacre à la tronçonneuse.
Je démarrai le moteur et dès les premiers vrombissements, j’ouvris la porte en hurlant de toutes mes tripes. Les trois gosses sursautèrent et le grand clown lâcha son panier à bonbons sur le pas de ma porte.
« Cassez-vous de chez moi où je vous découpe en rondelles ! » criai-je tout en secouant ma tronçonneuse devant moi.
La sorcière fut la première à détaler hors de mon jardin, s’ensuivit de Spiderman – c’était peut-être Batman ou bien Ironman – et du clown qui dans son empressement pour quitter les lieux fit presque tomber son masque de pacotille.
Je stoppai ma tronçonneuse et attendis quelques instants devant la porte. Leurs cris résonnèrent, et quand ils furent absorbés par la tranquillité de la nuit, je rentrai chez moi, un sourire aux lèvres et un panier de bonbons sous les bras.
«Je vais vous apprendre à faire peur aux gens moi ! Bande de mauviettes ! »
Et de trois.
C’était le troisième groupe de la soirée à qui je foutais une trouille bleue. Et il n’était que 20:15.
Les fêtes, ça n’a jamais été mon truc. Noël et les diners interminables avec une ou deux engueulades autour des toasts de foie gras ; Pâques et les chasses aux oeufs pour amuser les mioches de la famille – alors que moi, tout ce que je désirais c’était de bouffer tous les chocolats qui étaient à ma portée ; la Saint-Valentin pour tous ces couples ridicules se croyant romantiques en tête-à-tête dans le resto chinois du quartier ; et Halloween, fête commerciale où il est permis de venir casser les couilles aux gens à des heures pas possibles pour leur demander des bonbons.
Sauf que chez moi, si les mômes prenaient du plaisir à sonner à ma porte, ils n’en prenaient pas lorsqu’ils découvraient la gueule de celui qui les accueillait.
Il y a deux ans, j’étais déguisé en Scream. Le masque faisait son effet, mais le couteau n’était pas impressionnant.
Alors, l’année dernière, c’était dans le personnage de Jason de Vendredi 13 que je m’étais amusé à traumatiser les gosses du quartier. Je les recevais chez moi avec ma crosse de hockey ensanglanté.
La tronche qu’ils tiraient quand ils me voyaient débarquer comme un cinglé en vociférant était épique.
Mais ce n’était rien de comparable avec l’effet procuré par une vraie tronçonneuse passant si près de leur visage qu’ils repartaient chez eux avec une nouvelle coupe de cheveux.
« C’est à ça que sert Halloween, non ? À se foutre la trouille ! » m’écriai-je tout en m’affalant sur mon canapé, les mains plongées dans mon nouveau panier à bonbons. Grâce à moi, ils n’auront pas de carie.
***
Je regardai un épisode de South Park sur Netflix quand on sonna à la porte.
De nouvelles victimes !
Je bondis hors du canapé et courus jusqu’au judas. À travers celui-ci j’aperçus le gosse que j’allais bientôt terroriser.
Mais ma joie fut subitement brisée par un effroi spontané.
Jamais de ma vie je n’ai vu un masque aussi terrifiant que celui qui semblait me fixer de l’autre côté de la porte.
Un visage pâle sans nez, décharné de peau et à la gueule béante dans laquelle s’alignaient deux rangées de dents bien trop grosses. Au-dessus de cette bouche difforme, deux cavités sombres remplaçaient les yeux. Une touffe de cheveux noirs et gras tombait jusque derrière les épaules de
celui qui endossait cette horreur sur le visage. Habillé comme un fils de bonne famille un jour de messe, l’enfant restait figé comme une statue devant ma porte. Et pendant un court instant, j’hésitai à sortir.
« C’est pas un petit con qui va me foutre la trouille ! »
Mon masque de cuir sur la tronche et ma tronçonneuse dans les mains, j’ouvris la porte et sautai devant ma proie.
« Dégage de chez moi pourriture, sinon je repeins les murs de ma façade avec ton sang ! »
Mais le môme ne broncha pas.
Sa tête suivait les mouvements de ma tronçonneuse. On aurait dit un chat en train de scruter une mouche qui virevoltait au-dessus de lui.
« Casse-toi ! Je vais te buter, tu comprends pas ou quoi ? »
Aucune réaction.
J’abaissais mon arme et éteignis le moteur. Une légère odeur d’essence se faufila derrière mon masque et me donna soudainement la nausée.
Devant moi, le mioche me scrutait sans dire un mot. Il leva son bras droit et tendit la main. Ses doigts, en plus d’être aussi pâles que son visage, étaient ridés comme ceux d’un centenaire.
Ce ne sont pas des gants… ce sont… ses vrais doigts !
Une légère panique s’empara de moi. Il y avait un truc qui clochait avec ce gosse. Sa façon de se tenir, ses vêtements qui n’allaient pas du tout avec son masque, son absence totale d’émotion face à mes rugissements et mes menaces, et… ses doigts affreusement répugnants.
— Des friandises ou la mort, me dit-il soudainement d’une voix monocorde et fluette.
Je reculai de quelques pas sans trop m’en rendre compte. Avait-il dit « des friandises ou la mort » ?
La mort ?
Nous restâmes face à face et silencieux durant quelques secondes qui me parurent affreusement longues. Et quand il fit un pas en ma direction, je faillis trébucher contre la petite marche se trouvant sur le pas de ma porte.
— Reste où tu es ! N’avance pas ou je te cogne, compris ? criai-je en sa direction.
— Des friandises ou la mort.
J’enlevai mon masque. Mon visage ruisselait de transpiration et l’air commençait à se faire rare.
— Tu me menaces ? Devant chez moi ? J’ai… j’ai une tronçonneuse dans les mains ! J’hésiterai pas à m’en servir si je me sens menacé !
Mais en guise de réponse, il fit un nouveau pas vers moi.
Je balançai mon bras gauche en arrière pour attraper la poignée de la porte et l’ouvris. Tout en marchant à reculons, je continuai d’observer le gamin. Et plus je me concentrai sur lui, plus je me rendis compte qu’il ne s’agissait pas d’un masque, mais de son vrai visage.
Lorsqu’il fit un pas de plus, je claquai la porte et laissai tomber mes affaires à mes pieds, le coeur battant à un rythme effréné.
« C’est quoi ce truc ? »
Je posai avec hésitation un oeil contre le judas.
Il était toujours là.
Sa tête blanche et presque lumineuse paraissait encore plus grosse vu d’ici. Inconsciemment, je me retins de respirer. Je ne voulais pas qu’il puisse entendre mon souffle à travers la porte.
« Des friandises ou la mort. »
Sa voix sourde me parvenait jusqu’aux oreilles. Il s’était avancé jusqu’à venir plaquer sa tête contre le judas.
Je courus alors jusqu’au salon et attrapai le panier de bonbons à moitié vide. Qu’il prenne ces saloperies et qu’il foute le camp d’ici !
J’entrouvris la porte et lui jetai le récipient en forme de citrouille à ses pieds.
— Tiens, prends ça et casse-toi ! lui criai-je avant de m’enfermer à double tour chez moi.
Depuis l’une des fenêtres du salon, je l’observai ramasser lentement les diverses sucreries tombées au sol pour venir les mettre dans les poches de son manteau. C’est seulement après quelques minutes qu’il se retournât et s’en allât d’une démarche raide à travers mon jardin en laissant le panier là où je l’avais jeté.
« Bordel de merde… il m’a foutu la peur de ma vie ce p’tit con… »
***
La nuit fut tumultueuse.
Je dormis avec la totalité des lumières de la maison allumées et, après la visite de cet enfant monstrueux, j’avais décidé de débrancher la sonnette. Je n’aurais pas supporté retomber nez à nez avec un autre gosse aussi épouvantable.
Mes rêves furent parsemés d’images effrayantes. Je l’avais imaginé en train de pénétrer par l’une des fenêtres de la demeure. Sa tête affreuse tournant de gauche à droite, à l’affut du moindre bruit. Ses chaussures cirées ne faisaient aucun bruit dans mon escalier. À chaque nouvelle marche qu’il grimpait, je tournoyais dans mon lit, baignant dans ma propre transpiration.
Et quand il avait fini par me rejoindre dans ma chambre, ses doigts momifiés avaient lentement soulevé ma couette. J’avais pu ressentir la froideur de leur extrémité contre mon corps nu.
Puis, Dieu merci, ce fut le réveil.
Ce cauchemar s’était répété à chaque fois que j’avais fermé l’oeil. Et croyez-moi que lorsque j’aperçus la lueur du soleil, ma joie fut si intense que j’avais sauté de mon lit malgré la fatigue que je ressentais.
Je me servis une énorme tasse de café et je m’installai sur mon canapé. Quelques papiers de bonbons de la veille trainaient sur le sol. Je n’avais pas l’intention de les ramasser. Ils resteraient ici durant quelques jours encore.
Mon mug fumant pressé contre ma poitrine, j’allumai la télévision afin de regarder les informations sur la chaine locale.
Bien entendu, je m’attendais à ce que chaque conversation soit à l’effigie d’Halloween.
La présentatrice parlait d’un air des plus sérieux. Ses yeux fixaient la caméra et quand j’entendis le mot meurtre sortir de sa bouche dénuée d’expression, je manquai de renverser du café brulant sur ma robe de chambre.
« … les victimes, Mr et Mme Pavlina auraient été découvert décapités. Pour le moment, aucun élément ne nous permet d’associer ce double meurtre à un quelconque suspect. Mr et Mme Pavlina étaient un couple discret qui, malgré leur réticence en faveur de la fête d’Halloween et de la gêne que cela peut occasionner, restaient apprécié par le voisinage. Les autorités ne… »
J’éteignis la télé.
Abasourdi par ce que je venais d’entendre, je posai sur la table basse du salon ma tasse de café et me levai pour rejoindre la porte d’entrée.
Même si j'étais du genre à croire aux coïncidences et à ne pas tirer des conclusions farfelues trop rapidement, cette histoire avait déclenché en moi une soudaine crise de paranoïa. Tandis que je me remémorais l’évènement de la veille, j’ouvris la porte.
Sur le sol se trouvait le petit panier en forme de citrouille. Celle-ci semblait me regarder et son sourire provocateur me mit mal à l’aise. Je l’empoignai par l’anse et remarquai qu’à l’intérieur était disposé un petit bout de papier que je pris premièrement pour un emballage de sucrerie. Mais une fois de retour dans mon salon, je constatai qu’il s’agissait d’une feuille repliée sur elle-même.
Du bout de mes doigts tremblants, je la pris et la dépliai.
Je lus le message à haute voix. L’écriture était irrégulière et immature.
« Merci. Vous êtes plus généreux que Mr et Mme Pavlina. À l’année prochaine. »

 

FIN

 

***

Halloween n'a rien de drôle. Ce festival sarcastique reflète plutôt une soif de revanche des enfants sur le monde adulte.

Jean Baudrillard

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