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Le journal d'un esprit libre

Le vieil Edgar

Le vieil Edgar sur sa chaise à bascule.

Le vieil Edgar sur sa chaise à bascule.

LE VIEIL EDGAR

 

    Vous vous arrêtez devant une maison en bois.
    Enfin, il serait judicieux d'appeler ça autrement. Cette chose ne ressemble aucunement à une maison. C'est un vieux taudis dont le bois noirci par le soleil craque à chaque coup de brise. C'est un miracle que ce truc tienne toujours debout. En sortant de votre voiture, vous hésitez à claquer la porte de peur que les vibrations ne viennent déstabiliser la structure de cet édifice des plus misérables.
   Elle est la première demeure que vous croisez. D'ici commence un chemin de terre menant à plusieurs autres bâtisses tout aussi pourries que celle-ci. Au loin, vous pouvez distinguer une église. Sous ce soleil, le sol semble danser. Il n'y a personne dans les rues. Pas un humain, pas un chien, ni un chat. C'est aussi vide que l'intérieur de la tête d'une star de la télé-réalité. Vous regardez le croquis de votre grand-père que vous avez pris le soin de prendre avant de quitter votre véhicule. Pas de doute, c'est bien la même ville. Il est temps d'explorer les environs!
    Mais à peine avez-vous fait un pas que vous entendez quelqu'un vous appeler.
    "Toi, là-bas!"
    Vous vous retournez en direction de la maison et vous apercevez un vieil homme assis sur une chaise à bascule. Sa peau a pratiquement la même teinte que le bois qui l'entoure. Impossible de le remarquer.
    "Ouais, toi le touriste, viens ici, faut que je te cause!"
    Demandé avec une telle gentillesse, il serait déplacé de refuser. Vous vous avancez dans sa direction. Plus vous vous en rapprochez, plus vous distinguez ses traits. Sa peau est ravagée par le soleil. Crouteuse et sèche. À chaque poignée de main, il vous en laisse un morceau en souvenir. Son visage est parsemé de boutons rouges suintants et sa grosse barbe blanche doit abriter bien des choses que l'on préfère ignorer. Et une fois à sa hauteur, vous êtes tétanisé par son regard. Des yeux blanchâtres comme vous n'en avez jamais vu auparavant.
    Les bras posés contre les accoudoirs de sa chaise, il vous contemple d'un air curieux. Le soleil se reflète sur son crâne chauve et jonché de cicatrices. Vous le dévisagez sans trop vous en rendre compte.
    "T'es qui, toi?" vous demande-t-il.
    Vous avalez votre salive bruyamment. Ce vieux vous met mal à l'aise. Pourtant, des gars bizarres, vous en avez croisé une paire dans votre vie. Mais lui, il dégage un truc flippant et intimidant.
    "Alors, tu t'es fait bouffer la langue par un coyote ou quoi?" dit-il tout en remuant sur sa chaise.
    "Je suis de passage ici, répondez-vous enfin. J'ai trouvé un dessin dans le grenier de mon grand-père. Il représente votre ville. Du coup, j'ai voulu venir voir de mes propres yeux si cette bourgade existe vraiment."
    Le vieux ne bronche pas. Il marmonne un truc dans sa barbe répugnante et se contente de se repousser à l'aide de ses pieds. Le voilà qu'il bascule d'avant en arrière dans un grincement des plus insupportables.
    À vos côtés, un drapeau américain claque légèrement dans une brise chaude qui vient de se lever. Une odeur de bois chaud vous monte au nez. Vous n'aimez pas ça. Cette senteur, cette chaleur, cette atmosphère, ce vieux sur sa chaise. Quelque chose d'incommodant flotte dans l'air. Et dire que c'est vous et vous-même qui avez décidé de venir foutre les pieds dans un endroit pareil!
    "Fais-moi voir ton dessin", vous ordonne-t-il.
    Vous hésitez un instant, mais vous lui tendez finalement le bout de papier. De ses longs doigts fripés aux ongles jaunes, il saisit le croquis et le regarde avec attention. Comment Diable peut-il voir quelque chose avec de tels yeux? Après une longue minute silencieuse durant laquelle vous avez pu remarquer qu'absolument toutes les vitres de cette épave sont brisées, le vieil homme prend de nouveau la parole :
    "Ouais, c'est bien Sandview. Ça, pour un beau dessin, c'est un beau dessin. Ma main à couper que le shérif aimerait l'afficher dans son bureau. Un truc pareil, ça lui plairait au shérif!
     — Non, je préfère le garder, répondez-vous tout en reprenant le croquis des mains du vieil homme. Il a une certaine valeur sentimentale, vous voyez ce que je veux dire.
     — Tant pis pour toi. Moi, si je dis ça, c'est pour toi. Le shérif il hésite pas à sortir les billets quand il veut quelque chose. C'est pas un de ces radins à la con.
     — Je vous remercie, mais non", insistez-vous.
    Vous rangez le bout de papier dans votre poche et vous vous retournez pour contempler la rue. Toujours aussi vide.
    À l'aide de votre avant-bras, vous vous épongez le front. Cette chaleur est insupportable. Vous sentez la transpiration couler depuis votre nuque jusqu'à vos fesses. À chaque fois que le vent se lève, une nuée de poussières vient se coller sur votre front. En plus d'avoir chaud, maintenant vous vous grattez sans cesse le visage. Saloperie de désert.
    "Tu comptes visiter la ville?" vous demande le vieux.
    Sans lui faire face, vous lui répondez que oui, en effet, c'est bien votre projet.
    "Tu vas pas faire de vieux os, c'est moi qui te le dis."
     Ce débris sur sa chaise commence à vous briser les noix. Vous tournez les talons et vous vous approchez de lui, l'air serein. Vous vous adossez contre l'un des poteaux de bois soutenant le toit du préau, mais sous votre poids, celui-ci se met à craquer férocement. Mauvaise idée. Ce serait con de mourir écrasé par une vieillie poutre pourrie et par un tas de tôle rouillée.
    "Et pourquoi ne vais-je pas faire de vieux os? demandez-vous tout en vous éloignant de quelques pas de tout danger qui pourrait vous tomber dessus.
     — Car on aime pas trop les étrangers par chez nous.
     — Je ne cherche pas à rester longtemps ici. Seulement jeter un coup d’œil.
     — Fais comme tu veux, petit."
    Vous fixez le vieux sur sa chaise. Sa chemise à carreaux dégage une si forte odeur de renfermé que vous pouvez la sentir à trois mètres. Il doit la porter sept jours sur sept, et ça, toute l'année.
    "Que risque-t-il de m'arriver si je m'aventure dans la ville? demandez-vous après avoir réfléchi à la situation.
     — Ça dépend sur qui tu tombes.
     — Ah? Et qui dois-je éviter?
     — Fais gaffe au pasteur, il fait des trucs pas nets la nuit tombée. Et aussi au tenancier du bar et aux filles qui bossent pour lui, elles n'hésiteront pas à te piquer tout ce que tu possèdes. Ah ouais, évite de croiser les frères Mckinney, ces gars-là ont été fini à la pisse. Et ne compte pas trop sur le shérif pour t'aider, les étrangers et les touristes, il peut pas se les piffer. Si tu dors dans le coin, y a un motel dans le sud de la ville. Le seul que tu trouveras ici. Tâche de ne pas trop dormir profondément, on ne sait jamais. Pour bouffer un morceau, notre diner fait de bons burgers. Il faut seulement ne pas leur parler du fast-food qui leur fait de la concurrence. Ça les met en rogne, il serait capable de te faire frire sur place. Même chose si tu vas becqueter au fast-food, ne leur parle pas du diner. Oublie le cinéma, il fait sombre là-dedans. C'est le meilleur endroit pour vous te saigner comme un cochon. Pareil pour la fête foraine, les étrangers sont pris pour cible là-bas. Ça amuse les locaux, ça nous fait de l'animation, tu captes? J'ai peut-être oublié deux ou trois trucs, mais bon, à part ça, tu ne crains rien."
    Le vieux se remet à basculer sur sa chaise. Il vous contemple de ses yeux blancs, renifle un grand coup et crache un énorme mollard dans une boite de conserve qui, à en croire l’autocollant  posé dessus, contenait jadis des flageolets.
    "Va falloir que j'la vide une nouvelle fois", chuchote-t-il en fixant la boite de métal remplie d'un liquide brun.
    La vision vous écœure, mais le véritable souci à l'heure actuelle n'est pas ce crachoir improvisé débordant de jus d'estomac, mais plutôt est-ce réellement intelligent de se balader comme un vulgaire touriste dans une ville qui regorge de psychopathes?
    Car à en croire le vieux, pratiquement tout le monde doit être évité dans ce patelin. Et disparaitre ici, c'est comme se noyer au beau milieu de l'océan : aucune chance que l'on vous retrouve un jour vivant.
    "Alors, petit, tu fous le camp ou bien tu restes papoter avec moi?"
    Vous regardez le vieil homme à la peau cramée. Il a l'air de bien connaitre cette ville. Assis sur sa chaise grinçante, il doit être au courant de tous les potins et autres histoires qui se trament dans ce foutu bled. Alors, une idée vous vient. Si vous ne pouvez pas aller recueillir vous-même ces histoires, pourquoi ne pas les écouter de la bouche de celui qui a l'air de si bien les connaitre?
    "Hey, j'ai une question, dites-vous dans sa direction.
     — Ouais?
     — Vous vivez ici depuis longtemps?"
    Le vieux se met à ricaner. Pour la première fois, vous apercevez ses dents. Malheureusement, c'est une vision que vous auriez préféré éviter de voir. Quelques chicots placés aléatoirement sur des gencives jaunes. Aucune bactérie ne pourrait vivre dans un milieu aussi hostile.
    "Pour sûr que je vis ici depuis longtemps! J'suis né dans cette ville mon gars. Il y a quatre-vingt-six ans de cela, ma mère s'est déchiré la chatte pour me mettre au monde. Elle a tellement poussé fort qu'elle a fait un AVC. J'avais à peine ma tête au niveau de son trou de balle qu'elle était déjà morte."
    La bouche entrouverte, vous restez là sans bouger pendant quelques secondes. Vous ne vous attendiez pas à une telle réponse de sa part. Mais vos pensées sont brisées par la voix du vieux qui retentit de nouveau.
    "Le docteur de la ville m'a dit que je devrais être mort depuis belle lurette. Avec tout ce que je fume et tout le whisky que j'avale, il comprend pas comment j'suis encore en vie. Du coup, je traine ma vieille carcasse à gauche et à droite depuis un sacré bout de temps. J'en ai vu des vertes et des pas mures, c'est moi qui te le dis. Je connais tout le monde ici."
    Bingo !
    Cet ancêtre est l'homme de la situation. Maintenant, il va falloir être judicieux et faire en sorte qu'il accepte de vous raconter quelques histoires sur cette ville.
    Vous vous essuyez une nouvelle fois le visage à l'aide de votre avant-bras, puis vous vous penchez légèrement vers lui.
    "Ça vous dérangerez de me raconter deux ou trois trucs qui se sont passés ici?"
    Le vieux vous dévisage. Il a l'air de mettre un certain temps à comprendre votre question.
    "Pourquoi je ferais ça? Vous êtes flic?
     — Bien sûr que non, répondez-vous. Je suis juste curieux. Et comme vous me déconseillez d'aller me balader en ville, alors je vous demande si vous pouvez me raconter quelques histoires sur cet endroit.
     — J'sais pas trop. T'as de l'argent sur toi?" demande-t-il sans aucune hésitation.
    C'était à prévoir. Qu'importe le trou perdu où vous vous trouvez, l'argent est et restera le meilleur moyen d'obtenir des réponses à vos questions.
    "J'ai de l'argent dans ma voiture, répondez-vous.
     — Va donc chercher les billets, moi je vais chercher quelque chose pour toi", dit-il tout en se levant avec difficulté.
    Ses vêtements flottent sur son corps maigre. Comment ce vieux peut-il être encore vivant? Un goute de son sang pourrait nous aider à confectionner la meilleure arme bactériologique du monde.
   Vous le regardez s'éloigner et disparaitre dans sa maison. Vous ne le voyez plus, mais vous pouvez entendre le plancher grincer sous ses pas.
    Petit aller-retour jusqu'à votre voiture, et vous voilà avec une liasse de billets enroulés dans votre poche. Que veut-il bien vous apporter? Si c'est un verre de whisky, hors de question de tremper vos lèvres là-dedans. Leur alcool nous sert à allumer des barbecues, pas à être bu.
    La porte s'ouvre et le vieux apparait, un bout de papier dans une main. Il s'avance jusqu'à sa chaise en trainant les pieds au sol, se laisse tomber lourdement et se met à basculer lentement tout en poussant un râle de soulagement.
    "Tiens, c'est pour toi", dit-il en vous tendant le morceau de papier.
    Vous le saisissez en prenant garde de ne pas frôler ses doigts cadavériques et vous le dépliez avant de le scruter.
    Il s'agit une carte touristique de la ville. Le genre de plan que l'on trouve dans les hôtels avec les endroits "à voir absolument". Celle-ci ressemble aux plans de chez Disney World. Il ne manque que la tête de Mickey et on pourrait s'y croire. De ce point de vue, ça donne envie de venir visiter Sandview.
    "Une carte de la ville? dites-vous surpris.
    — Ouais, c'est une vieille carte qui devait être distribuée dans tout l’État. L'ancien maire voulait remonter l'économie de la ville en amenant des touristes parmi nous. C'était son idée. Ici, personne ne voulait une telle chose.
    — Et du coup? Ça a marché?
    — Bien sûr que non ! Une semaine après avoir proposé son projet, on l'a retrouvé pendu à un arbre, les tripes à l'air. Les corbeaux lui avaient becqueté la cervelle en passant par les yeux. On a cramé tous ces maudits plans, mais j'en ai gardé un en souvenir."
    Vous regardez le vieux avec de gros yeux ébahis qui vous donne un air d'abruti. Cette histoire est totalement folle. Même si vous restez septique sur la véracité de ses propos, vous êtes choqué par l'aisance avec laquelle il vous annonce cela.
    "Montrez-moi un endroit sur la carte, vous annonce-t-il, et je vous raconterai ce qu'il s'est déroulé là-bas. Mais je vous préviens, rien ne sera gratis. Si vous n'avez pas d'argent, je resterai muet comme un enfant mort dans son berceau."
    Vous déposez votre regard sur le morceau de papier. Il a la même odeur de renfermé que la chemise de ce vieux bougre. Alors, vous plongez une mains dans votre poche et sortez la liasse de billet. Devant tout ces dollars, le vieux sourit et vous dit :
    "On va bien s'entendre tous les deux. Au faite, moi c'est Edgar."
    Il vous tend l'une de ses mains amaigries que vous vous efforcez d'empoigner avec dégout.
    La journée s'annonce longue.

 

 

 

   

   



   

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