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Le journal d'un esprit libre

Mauvaise place - Nouvelle

Mauvaise place - Nouvelle

Voici notre deuxième nouvelle écrite par Romain et moi-même.
Si vous avez loupé la première, vous pouvez la lire sur ce lien : Pour le meilleur et pour le pire.

Nous avons respecté le principe de base qui est :le même thème, une introduction de départ et ne pas se dévoiler nos intrigues jusqu’à la fin de l’écriture.

Pour cette nouvelle histoire, nous entrons dans l'univers du fantastique/horreur et nous nous retrouvons en plein parking sous-terrain qui pourrait vous donner des sueurs froides la prochaine fois que vous y mettrez les pieds.

 

Cette fois-ci, j'ai décidé du style et j'ai réalisé l'introduction.

 

Bonne lecture!

 

Version téléchargeable (en PDF) ci-dessous.

 

Mauvaise place

Par Stéphane G.

 

Les rues d’Aix-en-Provence étaient anormalement vides en cette belle nuit d’été. Bien que nous étions un mercredi, il était rare de se trouver seul au beau milieu du cours Mirabeau, même à une heure aussi tardive. L’air était doux, le ciel dévoilait ces milliers d’étoiles et une légère brise venait faire claquer dans le vent les drapeaux tricolores suspendus aux fenêtres en vue du 14 juillet. Au loin, deux chats se couraient après, renversant sur leur passage les détritus d’une poubelle bien trop remplie. Le sol, qui émanait une chaleur agréable, était parcouru par quelques cafards à recherche d’une quelconque collation à se mettre sous la dent et parfois, le chant d’un grillon venait perturber cette quiétude anormale, mais particulièrement agréable.
Dana descendait lentement la rue en direction des Allées Provençales, centre commercial à ciel ouvert avec différentes boutiques et parking. Sa voiture était garée là-bas. Ses pas résonnaient dans la nuit et on pouvait déjà entendre le ruissellement de l’eau provenant de la Fontaine de la Rotonde à l’extrémité du cours Mirabeau.
La soirée avait été exquise. Le diner dans le restaurant Chez Franco fut un régal. De l’entrée au dessert, en passant par le vin, tout avait été absolument délicieux. Et puis bien sûr, en si bonne compagnie, on ne pouvait que s’amuser. Magalie et son nouveau mec, André – qui était bien plus charmant que son idiot d’ex-mari, et sa meilleure amie Lise qui était venue avec son fiancé Frédéric. Bon, Dana avait quelque peu tenu la chandelle en début de soirée, mais c’était devenu maintenant une habitude. Et après un apéro bien tassé et quelques verres de vin, la chandelle s’était éteinte pour laisser place à la joie de vivre communicatrice de cette jeune femme de trente-deux ans qui enchainait rupture sur rupture, mais qui excellait en tant que chargée de communication dans une petite entreprise prometteuse du sud de la France.
En arrivant dans les Allées Provençales, Dana parcourut du regard les vitrines sombres des différents magasins présents. Boutiques de lingeries, parfums, décorations et autres enseignes plus ou moins connues se partageaient la rue, entrecoupés de restaurants ou cafés. En journée, c’était le lieu idéal pour les Aixois en quête de shopping. Mais cette nuit, l’endroit était aussi vide qu’un château abandonné.
Dana arriva devant le parking sous-terrain. Elle poussa la porte d’entrée qui grinça et résonna de toute part puis s’engagea dans un étroit couloir avant de descendre jusqu’au troisième sous-sol. Un curieux mélange d’odeur d’urine et de chlore parfumait l’escalier qu’elle emprunta. Sur le sol, des centaines de mégots et autres déchets venaient rajouter une couche de laideur à cet endroit. Dana accéléra la cadence jusqu’à en être essoufflée. Une fois devant le panneau – 3, elle sortit avec précipitation du couloir et se dirigea vers sa voiture tout en reprenant son souffle. L’atmosphère était lourde et des effluves d’essences flottaient des les airs. Des enceintes qui étaient suspendues au plafond venaient disperser une douce mélodie censée apaiser les conducteurs les plus nerveux. Quelques voitures étaient encore présentes, mais ici comme en ville, aucun signe de vie.
Dana repéra sa Peugeot 208. Elle sortit les clefs de son sac à main et pressa le bouton de l’ouverture centralisée. Un petit bip résonna dans le parking, créant un écho curieusement long qui se termina subitement comme happé par quelque chose. Le vrombissement d’une ventilation se mit en marche, couvrant partiellement la mélodie.
Dana entra dans sa voiture. Elle posa son sac du côté passager, jeta un coup d’œil dans le rétroviseur puis enfonça la clef dans l’endroit prévu. Quand elle essaya de démarrer le moteur, une déflagration retentit soudainement et une fumée noire sortit par le capot. Paniquée, Dana se précipita hors du véhicule et tomba sur le sol. Elle ne remarqua même pas que sa main droite était entrée en contact avec une petite flaque d’huile qui parsemait l’asphalte chaud. Quand elle se releva, la fumée s’était quelque peu dissipée, mais un liquide brun coulait maintenant sous la voiture. Elle ferma les yeux et pesta plusieurs fois. Quand elle les rouvrit, elle crut voir au loin près de l’une des sorties de secours une silhouette humaine. Le temps de cligner des yeux et celle-ci avait déjà disparu. Tout était silencieux à présent, même la mélodie s’était tue.
 
 
Dana avala bruyamment sa salive. Elle remarqua enfin la tache d’huile sur son bras et l’essuya brièvement sur son tee-shirt. Une énorme flaque brune s’était formée sous sa voiture et ruisselait lentement en direction d’une petite grille d’évacuation. La ventilation se remit en marche et semblait plus bruyante qu’auparavant. Un frisson prit naissance sur le bras de la jeune femme et termina sa course sur sa nuque, hérissant chaque poil se trouvant sur son passage. La température avait quelque peu baissé et parfois, un léger courant d’air sorti de nulle part venait faire virevolter les déchets les plus volatiles.
Dana s’avança vers son véhicule pour y prendre son téléphone dans son sac à main. Bien entendu, au troisième sous-sol, il était impossible de capter la moindre once de réseau. Elle grommela quelque chose et plaça son mobile dans la poche de son jean. Après avoir balayé l’endroit du regard, elle se dirigea vers les sorties de secours afin de trouver l’un des employés de la sécurité du parking. Elle se souvint avoir vu leur local au premier étage au niveau des barrières automatiques. Avec un peu de chance, elle tomberait sur l’homme idéal. Ça peut encore bien se terminer, pensa-t-elle.
Cinq minutes plus tard et des dizaines de marches grimpées, Dana arriva face au panneau lui indiquant le premier étage. Aucune voiture n’était présente. Des affiches publicitaires ornaient les murs délavés et un sac de couchage était roulé en boule près d’un poste électrique sur lequel une affiche « Ne pas ouvrir. Danger de mort ! » était collée. Le local de sécurité et surveillance se trouvait tout près de la sortie. Deux barrières automatiques entrecoupaient la route et une grille venait clôturer le parking, empêchant quiconque de rentrer ou sortir durant la nuit sans avoir préalablement payé sa dette.
Dana s’approcha lentement du local, faisant résonner ses pas dans ce silence absolu. Une fois arrivée devant la porte d’entrée, elle toqua plusieurs fois et colla son visage contre une fenêtre donnant sur un petit guichet. Personne ne semblait être là malgré la lumière allumée. La pièce était assez petite et était composée d’un bureau sur lequel divers documents trainaient, de deux casiers en métal et de plusieurs postes de télévision diffusant des images de vidéosurveillances sur lesquels on pouvait voir tous les étages sur parking, diverses allées, l’entrée, le local lui-même et son intérieur. Tandis que Dana se rapprocha de la porte pour y toquer de nouveau, celle-ci s’ouvrit soudainement, laissant un entrebâillement de quelques centimètres.
- Y a-t-il quelqu’un ? Demanda la jeune femme.
Aucune réponse. L’agent de sécurité était peut-être en ronde ou bien aux toilettes et allait surement revenir d’une minute à l’autre. Il suffisait de l’attendre patiemment et éviter de se polluer l’esprit avec des pensées négatives et délirantes. Dana sortit son mobile de sa poche pour y vérifier le réseau lorsque le téléphone se trouvant dans le local lâcha une sonnerie stridente qui la fit sursauter au point d’en laisser tomber son appareil qui se brisa sur le sol.
- Putain, c’est pas vrai ! Cria-t-elle.
Le son aigu vibra entre les murs du parking et continua ainsi sans interruption, irritant les oreilles jusqu’à en faire frémir le cerveau. Dana, exaspérée par ce qu’il venait de se passer et agacée par ce bruit incessant, décida d’entrer dans l’abri et de décrocher elle-même le satané téléphone. Lorsqu’elle posa le combiné contre son oreille, elle n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit qu’une voix d’homme se mit à parler. Une voix monocorde et triste qui prit parfois quelques secondes avant de trouver ses mots.
- Je ne sais pas quoi faire… Je pensais être l’homme idéal, mais je me suis trompé. Est-ce ma faute ? Que dois-je faire maintenant ? J’ai tant donné, tant souffert… je n’ai pas la patience ni la volonté de tout recommencer à zéro… je… je suis désolé, mais c’est la seule solution. Et tant pis si je dois aller tout droit en enfer.
Puis on raccrocha. Un petit Bip Bip crépita dans l’appareil. Dana fronça les sourcils et se mit à penser à voix haute. C’est quoi ce bordel ? C’était surement un message pour le mec qui bosse ici… Et justement, il est où ce mec ? Un petit grésillement retentit et les haut-parleurs se mirent à diffuser de nouveau la douce mélodie. C’est alors que le vrombissement d’une voiture émergea soudainement et paru se rapprocher.
Dana se précipita hors du local et inspecta les horizons. Le bruit était de plus en plus fort, mais aucun véhicule ne se présentait. On pouvait sentir à présent l’odeur des gaz d’échappement, la vibration du capot, la chaleur émanant du moteur. Puis il y eut un léger crissement de pneu, comme celui d’une voiture qui freinerait un peu trop brusquement. Quelqu’un se mit à parler. Il était impossible pour la jeune femme de comprendre quoi que ce soit. Néanmoins, elle crut entendre les mots seuls et faire vite. Il eut un petit bruit mécanique et l’une des barrières automatiques se releva brusquement. Le vrombissement reprit de plus belle et s’éloigna lentement dans l’un des sous-sols du parking tandis que la mélodie résonnait toujours, tournant en boucle au fin fond de la tête de Dana.
Stupéfaite par ce qu’elle venait de voir, Dana entra dans le local et s’assit sur le siège face au bureau en désordre. Elle prit quelques secondes pour penser à cette scène surréaliste qui s’était déroulée devant ses yeux. Comment diable était-ce possible ? Était-elle la victime d’une caméra cachée ? Des dizaines de questions s’entrechoquaient dans son esprit, mais aucune réponse ne voyait le jour. Tout en étant perdue dans ses pensées, Dana mit du temps à se rendre compte de ce qu’il se passait à travers l’un des postes de télésurveillance. Quand elle leva les yeux vers celui-ci, elle remarqua qu’une petite voiture s’était garée dans l’angle de deux murs et que deux personnes se trouvaient à son bord. D’ici, il était quasi impossible de distinguer leurs faits et gestes. Mais on pouvait deviner qu’ils s’entrelaçaient à l’abri de regards indiscrets. Tout près de leur véhicule, un panneau indiquait leur emplacement : -2B16.
 
Dana sortit du local et sprinta jusqu’à la cage d’escalier. Elle dévala les marches jusqu’au deuxième sous-sol et courut jusqu’à la rangée B. De là, elle repéra les nombres inscrits au sol et se dirigea vers la place B16. Mais aucune voiture n’était présente. Tout comme le reste du parking, cet endroit était vide, mais on pouvait entendre de légers chuchotements. Une petite caméra filmait les lieux. Dana se sentit obligée de lever les bras en sa direction et de faire de grands signes, espérant que quelqu’un l’apercevrait de l’autre côté de l’écran. Tout ceci prenait une tournure vraiment angoissante. Il fallait agir. Tant pis pour la voiture, tant pis pour l’agent de sécurité. Il était temps de partir de ce parking maudit et espérer trouver de l’aide dans les rues d’Aix-en-Provence.
L’odeur de pisse et de chlore était toujours présente. Plus on approchait de la sortie, plus l’air était frais. Dana parcouru les dernières marches de l’escalier et aperçu la porte par laquelle elle était entrée un peu plus tôt dans la nuit. Au centre de celle-ci, un petit hublot donnait sur l’une des ruelles des Allées Provençales. Dehors, tout était sombre et sans vie. La jeune femme soupira de soulagement et tenta de pousser la porte, mais en vain. Elle était fermée à clef.
- Oh non… c’est pas possible ! Dites-moi que je rêve là ! S’écria Dana à bout de nerfs tout en tapant contre la paroi de métal.
Après s’être acharnée contre la porte pendant plusieurs minutes, la trentenaire se rendit au premier étage dans l’espoir de tomber sur le gardien. Une fois devant le local, elle réalisa qu’elle était de nouveau seule. Sur la télévision, la voiture était toujours garée au même endroit avec ses deux personnes à l’intérieur. La place -2B16 était bien visible. Qu’est-ce que… Dana n’eut pas le temps de terminer sa phrase que le bruit sourd d’une voiture surgit de toute part, s’amplifiant seconde après seconde. La jeune femme eut le réflexe de regarder d’un l’un des moniteurs de sécurité et distingua un véhicule arrivant à toute vitesse à travers les étroites allées du parking. Quand celui-ci débarqua à proximité du local, Dana se retourna et n’entendit que le gémissement enroué du moteur avant de voir la barrière de sécurité voler en éclat dans un fracas assourdissant. Et le bruit s’éloigna de plus en plus jusqu’à disparaitre totalement en laissant derrière lui des dizaines de morceaux de métal.
Dana examinait les écrans. La voiture était descendue au deuxième sous-sol et avait bifurqué en direction du premier véhicule qui était entré auparavant. Sur son toit, un objet recouvert d’une petite bâche était posé. Un taxi hors service ? Pensa la jeune femme. Le froid était maintenant bien présent et un courant d’air incessant venait créer un écho fantomatique dans les couloirs du parking. Parfois, des chuchotements vinrent jusqu’aux oreilles de Dana et semblaient l’appeler.
Le taxi arriva à grande vitesse jusqu’à la voiture garée et un homme en sortit. Il portait un chapeau noir et une chemise blanche dont les premiers boutons étaient ouverts. Alors qu’il s’approchait du véhicule, un autre homme en sorti puis une femme du côté passager. Les trois personnes discutaient, mais la tension était presque palpable. Depuis les moniteurs de sécurité, il était difficile de distinguer les détails de leurs visages. La femme avait des cheveux long et surement blond – sur ces écrans en noir et blanc, ils étaient très clairs – et portait une petite robe d’été. Ses pieds étaient nus sur le sol froid du parking. L’homme à côté d’elle avait une barbe et ne portait pas de tee-shirt. Il n’avait surement pas eu le temps de rhabiller. Il semblait effrayé et faisait de grands gestes avec ses bras. L’homme au chapeau tournait autour d’eux tout en regardant le sol et autour de lui. Il s’arrêta à quelques centimètres de la femme et lui asséna soudainement un coup de poing dans le visage. Celle- ci s’effondra contre la voiture d’où elle était sortie puis roula au sol sans bouger. L’homme barbu accourut en sa direction et prit sa tête entre ses mains. Dana resta bouche bée. Quand elle vit que l’homme au chapeau se dirigeait vers son taxi et en sortit un pied de biche, elle hurla en direction du moniteur en espérant que le barbu se retournerait à temps. Mais il ne bougea pas. Il était trop préoccupé par la perte de connaissance de la jeune femme et lorsqu’il se retourna, il eut à peine le temps d’apercevoir l’homme au chapeau face à lui que le pied de biche vint lui perforer la tête. L’objet s’enfonça dans son œil droit et sorti par l’arrière du crâne, libérant un jet de sang noir. L’homme s’écrasa au sol et une nappe de liquide brun se forma sous son visage. Dana plaça ses mains devant ses yeux. Elle venait d’être témoin d’un meurtre. Elle voulait partir en courant, hurler, pleurer, mais ses jambes étaient paralysées par la peur. Elle releva les yeux vers le moniteur.
L’homme au chapeau enjamba le corps sans vie du barbu et plaça un pied sur son visage. De ses mains, il attrapa le pied de biche et tira dessus, puis s’avança vers la jeune femme inerte. Dana resta scotchée devant cette scène nauséabonde qui se jouait à travers ce poste de télévision. Elle ne remarqua pas que ses yeux se remplirent de larmes qui coulèrent lentement de long de ses joues.
Sans hésitation, le meurtrier leva le pied de biche au-dessus de lui et l’abattit sur la tête de la femme blonde. Une gerbe de sang explosa dans les airs. Puis un deuxième coup lui éclata le crâne et l’homme se déchaina sur sa victime. Après une trentaine de secondes, il lâcha son arme qui retomba au côté de ce qui était auparavant un visage et qui n’était maintenant plus qu’une bouillie. Il contempla les deux corps puis retourna vers son véhicule. Tandis qu’il s’approchait lentement de la porte, il s’arrêta brusquement et se retourna. Il leva les yeux en direction de la petite caméra de surveillance et la pointa du doigt. À ce moment-là, le cœur de Dana se mit à battre si fort qu’elle put le sentir dans chacun de ses doigts. L’homme se mit à sourire et fit glisser son index sous sa gorge, puis remonta dans sa voiture et disparut du champ de la caméra. Le message avait été clair. Il venait pour tuer Dana.
La jeune femme sauta sur le téléphone et composa le numéro de la police. Quand elle le posa sur son oreille, la même voix triste qu’elle avait entendue plus tôt parla distinctement, mais le dialogue était totalement décousu.
— Dana ? Dana ? Tout est arrivé si vite, je ne comprends pas… Pourquoi ? Dana ? Donnez-lui quelque chose s’il vous plait… Dana ? Reste…
Puis un liquide froid sortit par le combiné et aspergea sa joue. Elle laissa tomber le téléphone au sol qui se brisa en deux. Sur les moniteurs, les deux corps baignaient dans une marre de sang. Aucune trace du taxi et de son chauffeur fou. Elle ouvrit l’un des casiers et fouilla son contenu à la recherche d’une arme pour se défendre. Mais il était partiellement vide. Seule une paire de chaussures était présente. Elle allait ouvrir le deuxième quand elle entendit le vrombissement d’un véhicule. Il arrivait. Dans quelques minutes il serait là et allait lui défoncer le crâne comme à cette pauvre femme. Il fallait agir vite et trouver une solution. Elle se précipita sur le casier et quand elle ouvrit la porte, une tête en tomba et roula sur le sol. Dana sursauta en hurlant et s’écroula par terre. La tête était celle d’un homme. Ses yeux étaient grands ouverts et sa bouche grimaçait, lui donnant un air idiot. La gorge avait était nettement tranché et un sang brun séché entourait les contours de la plaie. Au fond du casier se trouvait un petit badge sur lequel était inscrit : Thierry Dube – Sécuris Plus.
L’agent de sécurité. Quand avait-il été tué ? Comment était-ce possible ? Ce meurtre pouvait-il avoir eu lieu avant celui des deux autres personnes au deuxième sous-sol ? Trop de questions se mirent à pleuvoir dans la tête de Dana. Elle n’avait pas le temps de songer à tout ça. Pour le moment, elle devait fuir. Elle se releva et examina les moniteurs quand son sang de glaça soudainement. Sur le moniteur qui diffusait les images de l’intérieur du local, elle vit l’homme au chapeau juste derrière elle. Il souriait et tenait dans sa main gauche un objet pointu. Dana se retourna vivement et s’apprêtait à le frapper de la même façon qu’on lui avait enseigné à ses cours de Krav Maga. Mais elle n’aperçut personne. Rien. Seulement la porte donnant sur l’entrée du parking. Elle se tourna et regarda dans l'écran. Il était bien derrière elle. Invisible à l’œil nu, mais parfaitement présent via le poste. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose quand l’homme leva une main qui s’écrasa sur sa joue. Le bruit résonna et la douleur remonta jusqu’à son cerveau. Elle secoua la tête pour reprendre ses esprits et se mit à sprinter en dehors du local. Elle courut aussi vite qu’elle le put, sans jamais se retourner. Elle descendit par une l’une des allées et rejoignit le troisième sous-sol en quelques minutes. Essoufflée, elle s’adossa contre un mur et tenta de modérer sa respiration le plus silencieusement possible. Son cœur ralentit quelque peu et son souffle revint tout doucement à la normale. Elle tendit l’oreille et perçut des bruits de pas. Un chuchotement féminin l’appela : « Dana… Dana… » Et une nouvelle gifle la terrassa de douleur. Elle cria et repartit en courant. Derrière elle, les lumières s’éteignirent une à une, laissant l’obscurité envahir l’endroit. À chaque fois qu’une rangée de néons venait à s’éteindre, un grand clac retentissait dans les allées sombres et vides du parking. Une mélodie résonna subitement, couvrant le souffle roque de la jeune femme. La musique n’était pas la même qu’à son arrivée. C’était quelque chose de populaire, qu’elle avait déjà entendu, mais il lui était impossible de se rappeler de quoi il s’agissait.
Dana était toute proche d’une des portes donnant sur les escaliers que les lumières au-dessus d’elle s’éteignirent à leur tour. Elle parcourut les derniers mètres dans le noir le plus total. Elle pouvait sentir la présence de l’homme derrière elle. Elle sentait sa chaleur, son odeur. Elle imaginait le pied de biche contre son dos, le froid du métal contre sa peau. Un frisson s’empara d’elle puis elle entra dans l’étroit couloir et grimpa les marches en les enjambant deux par deux. La musique était de plus en plus forte et l’air se réchauffa quelque peu. Quand elle passa près de la porte indiquant le deuxième sous-sol, elle put voir un visage étrangement pâle devant le petit hublot donnant sur le parking. Derrière lui tout était noir. Il hurla son nom jusqu’à en déformer son facies, le rendant effrayant. Dana préféra l’ignorer et continuer à courir. Elle arriva au prochain étage, mais la porte qui se trouvait face à elle indiquait toujours le deuxième sous-sol. Le visage pâle était toujours là et ses mains étaient désormais plaquées sur le hublot. Elle courut toujours aussi vite, ignorant son cœur qui lui demandait quelques secondes de pause. Une vingtaine de marches et un nouvel étage s’offraient devant elle. Elle chercha du regard l’écriteau indiquant le sous-sol, mais trouva à sa place un petit panneau sur lequel étaient écrites deux dates : 1984 – 2016. Son année de naissance. Et mon année de…mort ? Le visage pâle n’était plus là. Sur le hublot, on pouvait seulement apercevoir les traces laissées par ses mains. Dana ralentit quelque peu la cadence. Ses jambes brûlaient et ses poumons n’arrivaient pas à combler leur dette d’oxygène. Elle parcourut quelques marches quand elle entendit un grand clac. Derrière elle, les lumières de la cage d’escalier s’éteignaient à leur tour. Oh non c’est pas vrai ! Dit-elle la voix tremblante. Les étages défilaient dans un ordre totalement désordonné. Quatrième étage, troisième sous-sol, six cent soixante-sixième sous-sol…
 
Après avoir gravi un nombre incalculable de marches, la porte de sortie était enfin visible. Dana s’arrêta et se mit à pleurer. Ses nerfs avaient été mis à rude épreuve et la folie la guettait. Elle ne supporterait plus de courir encore et encore dans cet abominable escalier. La porte se trouvait au bout d’un long couloir parsemé d’une dizaine de marches. Encore un petit effort à fournir et elle pourrait sortir. Des bruits de pas résonnèrent derrière elle. Il était de retour. Elle respira un grand coup et repartit en courant. Arrivée à la moitié du chemin, l’effort devint de plus en plus difficile. Ses jambes étaient totalement endolories. Les marches semblaient de plus en plus hautes, de plus en plus raides. Il lui en restait que trois à grimper, mais leur taille avait triplé de hauteur. Elle sauta pour atteindre la dernière, posa ses mains sur le sol et lança sa jambe sur le côté. Elle poussa dans bras et hurla de toutes ses forces pour se redresser. Quand elle fut enfin debout, elle se retourna. Les marches étaient normales et s’étendaient sur une dizaine de mètres.
 
Dana s’avança vers la porte et contempla par le hublot. Il faisait jour dehors. Des piétons marchaient dans les Allées Provençales, des enfants courraient, les boutiques étaient ouvertes et accueillaient leurs clients. Le ciel était d’un bleu parfait et le soleil brillait, annonçant le début d’une belle journée. Dana se mit à rire et ferma les yeux quelques instants. Elle allait ouvrir la porte quand elle entendit dans son oreille une femme l’appeler.
— Dana ! Dana !
Une main se plaqua contre son front et tira sa tête en arrière. Elle n’eut pas le temps de réagir qu’elle sentit un objet rentrer en contact avec son cou. Puis une vive douleur l’irradia et un liquide frais se mit à couleur sur son torse. Elle voulut crier, mais tout son air sortit par la plaie béante qui venait de prendre naissance sur sa gorge. Sa respiration s’accéléra et une giclée de sang éclaboussa le hublot, colorant l’extérieur d’une teinte rouge. La main l’agrippa par les cheveux et colla son visage contre la vitre ensanglantée. Le liquide se rependit sur son visage. Bizarrement, tout était froid. Alors qu’elle se vidait lentement, elle balaya la rue du regard et croisa celui d’un enfant tenant sa mère par la main. Il la fixa quelques secondes et la pointa du doigt tout en rigolant. Sa génitrice se mit à sourire à son tour. Bientôt, se fut des dizaines de piétons arrêtées devant la porte qui regardaient la scène avec plaisir.
— Dana ! s’écria une voix.
Une nouvelle gifle s’abattit sur la joue de la jeune femme et le monde devint noir et silencieux.
 
 
Lorsque Dana ouvrit les yeux, elle se trouvait au restaurant Chez Franco. Ses amis étaient au-dessus d’elle. À côté d’eux se tenaient un serveur et quelques clients.
— Dana ! Oh mon dieu Dana, tu nous as foutu une des ces trouilles ! s’écria Magalie.
La jeune femme se redressa, sa tête tournait et elle avait la nausée. Elle ouvrit la bouche et chercha ses mots.
— Que… que s’est-il passé ?
Magalie répondit aussi vite.
— On discutait tranquillement quand tu nous as dit que tu te sentais pas bien. Tu as voulu te lever pour aller aux toilettes et tu es tombée comme une mouche.
— Je suis tombé ? Pendant combien de temps j’ai perdu connaissance ?
— Pas longtemps, trois à quatre minutes. On a essayé de te faire reprendre connaissance. On t’a aspergé le visage avec de l’eau froide…
— Et on t’a mis quelques gifles, dit soudainement André. Désolé si j’ai tapé fort, mais j’ai eu peur.
Dana regarda le sol et se mit à penser à voix haute.
— Les gifles, le sang froid, les chuchotements qui m’appellent… c’était donc vous.
Lise qui était restée silencieuse jusqu’à maintenant prit la parole.
— De quoi parles-tu ?
Lose Yourself de Justin Bierber résonnait doucement dans le restaurant. La musique populaire… La jeune femme se releva avec prudence et s’assit sur une chaise. Elle remarqua une tache rouge sur sa main et sur sa robe. Magalie lui répondit avant qu’elle ne pose la question.
— C’est du vin. Quand tu es tombée, tu as renversé ton verre. Et je pense que niveau vin, tu en as assez bu pour ce soir.
Les deux femmes sourirent. Rassurés, les clients et le serveur reprirent leurs activités. Le temps passa et Dana retrouva peu à peu ses forces.
— Bon Dana, il est hors de question pour nous de te laisser partir comme ça. Tu veux qu’on te ramène chez toi ? Demanda Lise.
— Non non, ne t’inquiète pas, je vais beaucoup mieux. Je vais rentrer tranquillement à pied, ça me fera du bien. Il fait si bon ce soir en plus.
Non rassurés, ses amis acquiescèrent sans grande conviction.
Après s’être dit au revoir devant le restaurant, les cinq jeunes gens se séparèrent et Dana descendit tranquillement le cours Mirabeau en direction des Allées Provençales. Quelques personnes trainaient encore dans les rues, les bars fermaient leurs portent et le calme prit possession de la ville sous cette douce nuit d’été. Elle arrivait à la hauteur de la fontaine de la Rotonde quand plusieurs jeunes la bousculèrent sans s’excuser.
— Bordel ! Vous pouvez pas faire atten…
Elle ne prit pas le temps de finir sa phrase qu’elle aperçut au loin des dizaines de flashs bleues et rouges. Des camions de pompiers, ambulances et voitures de police cernaient les alentours de son parking. Une trentaine de personnes était présente et des journalistes de chaines télévisés filmaient les lieux. Quand elle arriva près de la porte d’entrée, un policier lui fit signe de s’arrêter.
— Désolé mademoiselle, vous ne pouvez pas entrer, une enquête criminelle est en cours.
— Une enquête criminelle ? Que s’est-il passé ?
Le flic mit du temps à répondre.
— Il y a eu un triple meurtre dans le parking. Pour l’instant, tout est bouclé.
Dana resta sous le choc des aveux. Triple meurtre. Serait-il possible que… ? Non non, pure coïncidence !
— Mais ma voiture est dans ce parking, et j’en ai besoin pour rentrer chez moi. Je ne vais pas rester la nuit dehors tout de même ?
— Désolé mademoiselle. Il va falloir attendre ou prendre un taxi.
Il pointa du doigt l’autre côté de la rue. Plusieurs taxis étaient garés et attendaient leurs futurs clients dans le besoin.
— Pff… et à mes frais, je suppose ?
Le policier ne répondit pas. Dana essaya de jeter un coup d'oeil dans le parking. Impossible de voir quoi que ce soit de là où elle était. Elle pouffa et s’en alla en direction des taxis. Une ambulance alluma sa sirène et parti à toute vitesse dans les rues d’Aix en Provence. La jeune femme entra dans le premier véhicule venu et, avant de fermer la porte, regarda une dernière fois derrière elle. Puis elle prit place sur le siège arrière et posa son sac à main près d’elle. Sans regarder devant elle, elle défit ses cheveux qui retombèrent sur ses épaules et parla d’une voix fatiguée.
— Bonsoir. Voici mon adresse : 17 rue Marcel Proust, à Fuveau.
— Très bien, répondit le conducteur.
— J’ai passé une soirée totalement dingue, reprit-elle. Si je vous raconte ça, vous ne me croirez jamais.
Le chauffeur se retourna et plongea son regard dans celui de la jeune femme. Il portait un chapeau et une chemise ouverte tachée de petites traces pourpres. Tout en souriant, il ouvrit la bouche et lâcha :
— Ça, je ne vous le fais pas dire.
Puis il verrouilla les portes et accéléra. Une nouvelle ambulance fit résonner sa sirène et personne n’entendit les hurlements d’Anna.
 
 
Stéphane G.
 

 

Mauvaise place

Par Romain C.

 

Les rues d’Aix-en-Provence étaient anormalement vides en cette belle nuit d’été. Bien que nous étions un mercredi, il était rare de se trouver seul au beau milieu du cours Mirabeau, même à une heure aussi tardive. L’air était doux, le ciel dévoilait ces milliers d’étoiles et une légère brise venait faire claquer dans le vent les drapeaux tricolores suspendus aux fenêtres en vue du 14 juillet. Au loin, deux chats se couraient après, renversant sur leur passage les détritus d’une poubelle bien trop remplie. Le sol, d’ou émanait une chaleur agréable, était parcouru par quelques cafards à la recherche d’une quelconque collation à se mettre sous la dent et parfois, le chant d’un grillon venait perturber cette quiétude anormale, mais particulièrement agréable.
Dana descendait lentement la rue en direction des Allées Provençales, centre commercial à ciel ouvert avec différentes boutiques et parking. Sa voiture était garée là-bas. Ses pas résonnaient dans la nuit et on pouvait déjà entendre le ruissellement de l’eau provenant de la Fontaine de la Rotonde à l’extrémité du cours Mirabeau.
La soirée avait été exquise. Le diner dans le restaurant Chez Franco fut un régal. De l’entrée au dessert, en passant par le vin, tout avait été absolument délicieux. Et puis bien sûr, en si bonne compagnie, on ne pouvait que s’amuser. Magalie et son nouveau mec, André – qui était bien plus charmant que son idiot d’ex-mari, et sa meilleure amie Lise qui était venue avec son fiancé Frédéric. Bon, Dana avait quelque peu tenu la chandelle en début de soirée, mais c’était devenu maintenant une habitude. Et après un apéro bien tassé et quelques verres de vin, la chandelle s’était éteinte pour laisser place à la joie de vivre communicatrice de cette jeune femme de trente-deux ans qui enchainait rupture sur rupture, mais qui excellait en tant que chargée de communication dans une petite entreprise prometteuse du sud de la France.
En arrivant dans les Allées Provençales, Dana parcourut du regard les vitrines sombres des différents magasins présents. Boutiques de lingeries, parfums, décorations et autres enseignes plus ou moins connues se partageaient la rue, entrecoupés de restaurants ou cafés. En journée, c’était le lieu idéal pour les Aixois en quête de shopping. Mais cette nuit, l’endroit était aussi vide qu’un château abandonné.
Dana arriva devant le parking sous-terrain. Elle poussa la porte d’entrée qui grinça et résonna de toute part puis s’engagea dans un étroit couloir avant de descendre jusqu’au troisième sous-sol. Un curieux mélange d’odeur d’urine et de chlore parfumait l’escalier qu’elle emprunta. Sur le sol, des centaines de mégots et autres déchets venaient rajouter une couche de laideur à cet endroit. Dana accéléra la cadence jusqu’à en être essoufflée. Une fois devant le panneau – 3, elle sortit avec précipitation du couloir et se dirigea vers sa voiture tout en reprenant son souffle. L’atmosphère était lourde et des effluves d’essences flottaient dans les airs. Des enceintes qui étaient suspendues au plafond venaient disperser une douce mélodie censée apaiser les conducteurs les plus nerveux. Quelques voitures étaient encore présentes, mais ici comme en ville, aucun signe de vie.
Dana repéra sa Peugeot 208. Elle sortit les clefs de son sac à main et pressa le bouton de l’ouverture centralisée. Un petit bip résonna dans le parking, créant un écho curieusement long qui se termina subitement comme happé par quelque chose. Le vrombissement d’une ventilation se mit en marche, couvrant partiellement la mélodie.
Dana entra dans sa voiture. Elle posa son sac du côté passager, jeta un coup d’œil dans le rétroviseur puis enfonça la clef dans l’endroit prévu. Quand elle essaya de démarrer le moteur, une déflagration retentit soudainement et une fumée noire sortit par le capot. Paniquée, Dana se précipita hors du véhicule et tomba sur le sol. Elle ne remarqua même pas que sa main droite était entrée en contact avec une petite flaque d’huile qui parsemait l’asphalte chaud. Quand elle se releva, la fumée s’était quelque peu dissipée, mais un liquide brun coulait maintenant sous la voiture. Elle ferma les yeux et pesta plusieurs fois. Quand elle les rouvrit, elle crut voir au loin près de l’une des sorties de secours une silhouette humaine. Le temps de cligner des yeux et celle-ci avait déjà disparu. Tout était silencieux à présent, même la mélodie s’était tue.
 
 
- C’est bien ma veine, maugréa Dana, une panne dans un parking désert. La soirée avait pourtant si bien commencée. Pfff !
Elle se pencha et dut se mettre à quatre pattes pour regarder sous la voiture : le carter moteur était percé et l’huile s’écoulait par saccade. Malgré l’absence de lumière, elle put voir que le trou était net, comme si quelqu’un s’était amusé à se glisser sous sa voiture et avait donné un coup de tournevis bien ajusté.
- Des vandales ici ? Le parking est sensé être surveillé c’est une honte, commenta-t-elle tout haut. Bon calme toi ma fille et procède par étape.
Elle contourna son véhicule pour se placer devant le capot et tenta de l’ouvrir. Celui-ci, après une brève résistance, s’ouvrit en grand et elle put voir l’ampleur du désastre : la courroie de distribution gisait, tranchée net, au milieu des pièces mécaniques et le bloc moteur semblait avoir été frappé à coup de marteau. Dana était effarée par ce spectacle.
Elle allait fermer quand sa main poisseuse d’huile glissa du capot. Il se referma sans retenu dans un claquement sec et faillit broyer les doigts de sa main gauche qui était posée sur la calandre.
- Mon Dieu ! cria-t-elle
A ce moment, un rire cristallin résonna dans le parking vide. Un rire moqueur, féminin.
- Il y’a quelqu’un ? interrogea Dana. S’il vous plait j’ai besoin d’aide mon véhicule a été vandalisé.
Rien, le silence complet.
Sans plus attendre, elle se dirigea d’un pas rapide vers la sortie de secours la plus proche, ses talons-aiguilles claquant sur le sol lisse et luisant du parking.
Elle saisit d’une main ferme la poignée de la lourde porte en métal et la fit tourner. Bloquée. Elle poussa de toutes ses forces mais elle dérapait, ses escarpins n’assurant aucune prise sur ce sol glissant. Et de toute façon, la porte coupe-feu ne bougea pas d’un centimètre.
Elle poussa un cri rageur, des mèches de ses cheveux blonds lui retombant sur le visage. Puis elle essaya de se ressaisir.
- Mon téléphone ! Mais quelle gourde je fais !
Elle plongea la main dans son sac et sortit son Smartphone. Elle vérifia tout de suite le plus important. Du réseau ! Elle sentit le soulagement l’envahir.
Elle chercha dans le répertoire le numéro le plus susceptible de lui venir en aide rapidement : Franck, son ex. Un homme rêveur et solitaire mais qui n’hésitait jamais à venir en aide aux gens quand ceux-ci en avaient besoin.
Dana chercha la petite photo dans ses contacts et appuya dessus. Appel en cours. Elle colla son oreille au téléphone et attendit ce qui sembla être une éternité quand enfin on décrocha.
- Allo oui ?
- Franck ?! Mon dieu quel soulagement ! J’ai besoin d’aide Franck ! Je suis coincée dans le parking souterrain du centre commercial « Les allées provençales ». Ma voiture a été vandalisée je ne peux plus démarrer et les portes sont bloquées. Je commence vraiment à angoisser. Tu peux venir et voir si tu pourrais ouvrir les portes de l’extérieur ?
Elle attendit quelques secondes quand Franck répondit enfin :
- Pas de soucis. Mais freine avant.
Dana ne comprenait pas.
- Pardon ? Tu as du mal comprendre ma voiture ne fonctionne plus et je… Franck tu es là ?
Une musique retentit alors dans le haut-parleur du téléphone « We belong together » de Robert and Johnny, un classique des années 80 aux Etats-Unis.
- Mais qu’est ce que c’est que ces conneries ! Franck je ne trouve pas ça drôle ! Je suis bloquée et peut-être en danger bordel !
Dana perdait son sang-froid. Ca ne ressemblait pas à Franck de faire le plaisantin. Encore moins dans des situations pareilles.
Le téléphone s’éteignit brusquement. Ecran noir. Elle essaya de le rallumer en appuyant frénétiquement sur la touche adéquate. Rien ne se passa. Son téléphone aussi l’avait lâché.
- Qu’est ce qui se passe, geignit-elle, la panique commençant à poindre dans sa voix.
Elle fouilla de nouveau dans son sac à main et sortit une petite bombe au poivre. Son père avait jugé utile de lui offrir et sur le coup Dana avait ri en lui disant qu’à Aix en Provence il n’y avait pas de voyous. Elle commençait à regretter amèrement ses paroles.
Elle cria dans le parking, ses paroles se répercutant sur les parois en béton :
- Je vous préviens je suis armée ! Je sais me défendre vous êtes mal tombé !
Mais ses mots manquaient de conviction.
Elle cherchait du regard une quelconque présence quand une voiture se mit à klaxonner à côté d’elle. Elle fit un bond de côté et pointa la bombe vers une smart blanche. Mais celle-ci était vide. Aucun occupant pour actionner le klaxon.
Elle sentait que ses jambes tremblaient et que son cœur accélérait son rythme.
Une autre voiture klaxonna. Une Mercedes. Puis une autre à côté. Puis toute une rangée. Comme si elles communiquaient entre elles.
Dana se mit alors à courir en direction de sa propre Peugeot, les monstres de métal klaxonnant sur son passage et parfois même, allumant leurs phares, révélant une Dana pâle et en sueur.
Son sprint lui sembla durer bien trop longtemps, la voiture paraissait s’éloigner à chaque foulée.
Elle parvint tout de même à son véhicule, ouvrit la portière et s’engouffra à l’intérieur.
Elle enclencha le verrouillage centralisé et s’enfonça dans son siège en poussant un gros soupir.
Les voitures s’étaient tues, phares éteints, comme si elle avait rêvé ce sinistre spectacle.
Elle put constater que son téléphone s’était rallumé et avec précipitation elle composa le dix-sept.
Une voix robotisée agressa immédiatement son oreille :
- Vous avez appelé la police ne quittez pas… puis plus loin, avant notre arrivée n’hésitez pas à freiner.
Une musique, celle qui fait patienter les gens d’ordinaire quand ils appellent ce genre de numéro, retentit dans l’habitacle :
- You ‘re miiiiine and we belong togetheeeer.
Les paroles suaves du chanteur se déversaient du petit haut-parleur, une fois de plus. Puis le Smartphone se coupa se nouveau.
Dana, dans un geste de dépit, jeta son téléphone sur la banquette arrière. Tout en faisant cela elle regarda machinalement dans son rétroviseur et elle crut que son cœur allait jaillir hors de sa poitrine : une fille était assise derrière elle et la regardait fixement. Elle était vêtue d’une robe noire toute déchirée et de bas en laine troués. Un côté de son visage laissait voir des traits fins et délicats : un œil à l’iris marron, un petit nez en trompette et des lèvres blanches entrouvertes. L’autre côté, le gauche, était cauchemardesque : on aurait dit qu’un camion avait roulé dessus. Il était complètement aplati, des échardes d’os pointant de son crâne. Son œil gauche avait jailli de son orbite et reposait sur sa pommette, uniquement retenu par le nerf optique. Sa joue déchirée laissait voir un trou béant au-delà duquel s’activaient des asticots, dévorant lentement la langue et les gencives de la fille.
Dana sentit dans sa torpeur qu’elle mouillait sa culotte. Le liquide chaud ruisselant le long de sa cuisse la sortit un peu de sa léthargie et instinctivement elle appuya sur le capuchon de sa bombe, vidant son contenu sur l’horreur derrière elle. Le jet de poivre ne fit que passer à travers la fille pour s’étaler en une grosse tache sombre sur le siège derrière elle. Dana était tellement abasourdie qu’elle ne pouvait même pas hurler, la peur la rendant complètement aphone.
C’est alors que l’entité s’avança pour s’agripper d’une main au repose-tête du siège passager avant. L’odeur de putréfaction assaillit immédiatement les narines de Dana : une odeur rance et douceâtre, qui s’accroche aux vêtements pour ne plus jamais en partir.
Elle susurra à l’oreille gauche de Dana :
- On va faire un petit tour ma jolie. N’oublie pas de freiner.
La voiture démarra alors dans un formidable crissement de pneus et bondit en avant, plaquant Dana sur son siège. Le volant tourna tout seul et le véhicule effectua un virage serré à droite. Puis le véhicule fonça vers un pilier en béton énorme avec marqué dessus en grosses lettres noires : Niveau – 3 rangée B.
- FREINE !! lui hurla la fille, une mouche s’envolant de sa bouche pour se poser sur le front de Dana. FREINE IDIOTE !!
Dana écrasa la pédale de frein mais rien ne se produisit. Bien au contraire, la voiture continuait à accélérer, l’aiguille du compteur de vitesse grimpant avec ivresse. Cent kilomètre à l’heure, puis cent-vingt, cent-cinquante…
Les néons au plafond défilaient à toute allure, la voiture passant du jour à la nuit de plus en rapidement. Les vitesses s’enclenchaient toutes seules, en parfaite synchronisation avec la pédale d’embrayage. La Peugeot rugissait comme un lion, dévoilant toute sa puissance.
- Je freine, tu freines, il freine, nous freinons… récitait la fille tout en faisant des baisers glacés sur la joue de Dana. Si tu ne freines pas, nous serons ensemble pour toujours hihi !
- Mais je freine !! hurla Dana, hystérique, je ne fais que ça !! Elle avait retrouvée sa voix qui montait dans les aigus de façon inquiétante.
- Peut-être que finalement je n’ai pas envie que la voiture s’arrête hihi.
La fille se renfonça dans la banquette arrière et se mit à rire comme une démente en tapant dans les mains.
- Accroche toi bien ma cocotte, ça va secouer ! Youpiiii !
Dana se mit à hurler jusqu'à s’en briser la voix. Le pilier en béton n’était plus qu’à vingt mètres, puis dix. La voiture s’encastra alors dans un vacarme assourdissant dans le poteau qui s’embla engloutir totalement la moitié de la voiture tant le choc fut violent. Des débris de plastique, de verre et de ferraille volèrent dans toutes les directions, certains jusqu’à cinquante mètres de distance. Du sang rouge vif teinta ce qui restait du véhicule et éclaboussa les lettres noires du pilier. Des bouts de cervelles allèrent se coller sur l’indication Niveau – 3 et coulèrent lentement le long du béton. Le corps de Dana avait été pulvérisé, ses morceaux décorant l’intérieur de la Peugeot.
Puis ce fut le silence complet, uniquement brisé par le ploc ploc régulier du sang qui gouttait de l’épave fumante sur le sol.
Alors les haut-parleurs du parking se mirent en marche et diffusèrent une dernière fois la musique :
- You’re miiiiine and we belong togetheeeer. Yes, we belong together for all eternity…
 
 
Romain C.
 
 
Ps : la musique citée dans l’histoire existe réellement et vous pouvez l’écouter à loisir avant de vous coucher (si toutefois vous parvenez encore à dormir)…

“Est-ce que je crois aux fantômes ? Non, mais j’en ai peur.”

Marie du Deffand

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