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Le journal d'un esprit libre

Pour le Meilleur et pour le Pire - Nouvelle.

Pour le Meilleur et pour le Pire - Nouvelle.

Voici la première nouvelle écrite en collaboration avec un ami de Facebook, Romain, passionné de lecture et d'écriture tout comme moi.

Nous avons eu l'idée d'écrire des nouvelles avec la même introduction mais une suite différente.

La règle? Nous ne divulguons aucune avancée sur l'écriture et découvrirons ensemble le résultats de nos travaux.

 

Pour cette première histoire, Romain à choisi le thème et a réalisé l'introduction.

 

Notre vision de ce que pourrait être l'Enfer.

 

Prêt? Alors asseyez-vous confortablement, une tasse de thé à proximité et plongez avec nous dans les méandres de l'enfer.

 

Version téléchargeable (en PDF) ci-dessous.

 

Pour le meilleur et pour le pire

Par Romain C.

 

Selim était prêt. Il était prêt depuis maintenant de longues semaines. Il avait beaucoup prié et il sentait que le jour était enfin arrivé. Toutes ces heures d’attente pour ce moment si crucial. Et ensuite, il retrouverait Allah le très miséricordieux.
La veille ils avaient chanté et dansé. A leur manière. Les accolades avaient été nombreuses. Quelques larmes avaient même étaient versées. Mais des larmes de fierté. Aucune faiblesse pour les combattants de Daesh.
C’est avec une ceinture d’explosifs bourrée de TATP qu’il s’était approché furtivement des lignes ennemies à pied pour éviter tout nuage de poussière qui aurait pu le démasquer facilement. Son objectif était clair : faire le plus de victimes possible parmi les mécréants et les infidèles. Les imams lui avaient bien répété : c’est comme cela que tu trouveras Allah et que tu accéderas aux délices du paradis. Les vierges te seront données et tu goûteras à des plaisirs qui n’existent pas sur Terre.
Il avait pourtant bien failli passer à côté de cette révélation. Enfant, il ne pratiquait pas assidûment les règles de la loi islamique, ses parents n’étant pas enclins à se plier aux textes coraniques. Il avait passé son enfance et adolescence à flirter avec des filles, faire la fête, fumer la chicha de son oncle. Mais cette époque était révolue et maintenant il se rendait compte de la faiblesse de ses parents tout en se faufilant entre les barbelés du campement ennemi.
L’ennemi ? Des soldats de l’armée de Bachar el assad, le président du pays. Une bande de robots incapables de prendre des décisions par eux-mêmes. Rien que de les voir fumer des cigarettes devant un camion-citerne le conforta dans son choix qu’il était du bon côté.
Ils riaient et ne prêtaient aucune attention à leur environnement. Leurs armes étaient soit en bandoulière, soit posées contre des caisses de munitions. Aucune menace directe pour Selim.
Il s’assit dans le fossé boueux qui le séparait de la caserne et récita une dernière prière, les yeux clos. Il allait s’élancer vers le camion-citerne rempli de carburant et ensuite se ferait exploser. La caserne ainsi que le camp humanitaire à côté seraient indéniablement touchés. Et sa mission terminée.
Ce fut le moment, les battements de son cœur s’accélérant d’un seul coup, il bondit comme un diable et couru à toute vitesse vers le camion.
- ALLAHU AKBAR vociféra t-il
Les soldats, surpris, se retournèrent et la terreur grandit dans leurs yeux. Un officier, plus vif que les autres cria un ordre en arabe et dégaina son pistolet dans la foulée. Il vida son chargeur et Selim perçu une douleur cuisante dans sa cuisse gauche. Une balle s’était logée juste à côté de l’artère et un filet de sang ruisselait déjà sur sa chaussure. Mais cela ne l’arrêta pas. Arrivé à trois mètres du véhicule, il plongea tel un nageur et, dans le même temps, actionna son détonateur en poussant un dernier hurlement.
 
Le silence se fit soudain. Un silence tellement profond qu’il en était presque palpable. L’obscurité envahit Selim mais elle n’était pas totale. Des points étincelaient autour de lui comme des étoiles sauf que la lumière que dégageaient ces particules n’était pas blanche. Elle était verte phosphorescente. Un vert maladif, donnant la nausée. Une force exceptionnelle agrippa soudain ses cheveux et le tira vers le haut. Les points verts se transformèrent en traînées et bientôt un son grave accompagna son voyage : comme un rire venu d’un autre monde. Selim hurla et fut entraîné dans des abysses inconnus, n’appartenant pas à la planète Terre…
 
 
L’atterrissage fut brutal. Selim entendit ses genoux craqués et s’affala dans un sable noir et gras. Il toussa en se relevant et constata alors une chose surprenante : il était complètement nu. Plus aucuns vêtements ni ceinture d’explosif sur lui
- Par le prophète, ou suis-je ? murmura t-il
Il baissa les yeux vers la blessure à sa jambe et vit qu’elle ne saignait plus. Le trou de la balle du soldat n’était plus qu’un orifice blanchâtre et aucune trace de sang ne maculait sa jambe.
Il fit alors le point sur ce qui l’entourait : il se tenait dans une sorte de désert et ce qu’il avait d’abord pris pour du sable n’était en fait que des cendres d’un noir absolu. Certaines virevoltaient autour de lui comme des flocons de neige et s’écrasaient sur son visage en laissant de petites taches noires sur ses joues. Il leva les yeux et ce qu’il vit le glaça d’effroi : un ciel d’un rouge sang ou des nuages défilaient à toute vitesse, des éclairs aveuglants violets perçant la voûte céleste sans un bruit et… ce qu’il identifia comme des tentacules se mouvant au dessus de lui, se tortillant comme des vers de terre au bout d’un hameçon. Des vers de terre de trente mètres de circonférence…
Il y’avait aussi cette étrange odeur de souffre qui planait tout autour de lui. Entêtante et qui rendait nauséeux.
 
Selim commença à marcher sans but sur ces terres désolées ou il n’y avait rien à perte de vue quand il entendit une sorte de bourdonnement. Un bourdonnement de plus en plus fort qui se rapprochait par derrière. Il se retourna vivement et sa vessie se vida quand il vit se matérialiser a quelques mètres de lui un être cauchemardesque : c’était une créature haute de deux mètres environ et qui ressemblait à une mante religieuse géante. Son buste et ses membres supérieurs terminés par de grandes pinces étaient d’un noir luisant, comme si la chose avait été recouverte de pétrole. Mais son abdomen quant à lui était translucide et Selim vit comme un cœur vert qui palpitait à l’intérieur. Ses yeux, qu’elle avait au nombre de trois, étaient rouge avec un minuscule trait vertical à l’intérieur en guise de pupille et bougeaient sans cesse dans leurs orbites. Apparemment, elle étudiait Selim attentivement.
Ses mandibules commencèrent à cliqueter frénétiquement et le Djiadhiste entendit alors une voix horrible dans sa tête. Une voix d’outre-tombe :
- Aucune repentance, tu as échoué. Suis-nous au pays de Malrooch.
Et la créature se précipita sur Selim pour lui asséner un grand coup de patte sur la tête. Il eu juste eu le temps d’entendre ses dents s’entrechoquer avant de perdre connaissance.
Quand il se réveilla, il faillit s’évanouir à nouveau en voyant ou il se trouvait :
Il était dans une file de gens, tous nus, tous gémissant et il marchait vers une immense pyramide noir. Tellement grande que son sommet se perdait dans le ciel pourpre, ou les nuages continuaient leur course folle.
La file était interminable et Selim, se tordant le cou pour regarder en arrière, n’en voyait pas le bout.
Il baissa les yeux et constata qu’il était enchaîné : une chaîne noir traversait sa poitrine au niveau du sternum et ressortait dans son dos. Elle continuait dans la poitrine d’un autre homme derrière lui, ressortant dans le dos et ainsi de suite, formant une entrave redoutable.
- Je sais ! cria un vieillard derrière lui, tu te demandes comment c’est possible. Mais tout est possible ici, tu es mort. Nous le somme tous.
Des gens pleuraient, d’autres imploraient la pitié et d’autre ne disaient rien, marchant, le regard vide.
- Tu marchais alors que tu n’étais même pas conscient repris le vieil homme. Les démons t’ont prit et t’ont amenés ici. D’habitude, ils mettent les nouveaux à la fin de la file. Là, je ne sais pas ce qu’ils te veulent pour t’avoir mis en tête.
- Les nouveaux ? Vous voulez dire que ça fait longtemps que vous êtes ici ?
- J’ai déjà été des milliers de fois dans cette pyramide. C’est une marche sans fin. Arrivé là bas, le grand Malrooch t’interroge. Si tu réponds comme il le souhaite, tu continues ta marche. Tu ressors de l’autre côté, tu marches tu marches et au bout d’un moment, impossible de dire la durée le temps n’existe plus ici, tu revois la pyramide. Tu t’arrêtes juste une fois. Dans une sorte de grotte. C’est là qu’ils amènent les nouveaux pour les enchaîner. En général inconscients mais qui bougent comme des pantins désarticulés. Comme toi.
- Mais je… Qu’avez-vous fait pour être ici ?
- Dans ma vie sur Terre je volais toutes sortes de choses. Et toi ?
Selim ne répondit pas. Il se contenta juste de murmurer :
- Par le prophète que m’arrive t-il.
- Il n’y a pas de prophète ici camarade. Juste un roi. Qui va te juger très bientôt.
La route vers la pyramide était interminable et tout le long de la file, des garde-insectes harcelaient les prisonniers en les frappant avec leurs pinces et les mordants avec leurs mandibules. Il y’avait parmi les captifs tous les profils : homme, femmes, vieillards. Mais pas d’enfants. Il interrogea l’homme derrière lui à ce sujet.
- Les enfants, pour la plupart, sont purs. Ils ne sont pas jugés tout de suite ils sont trop jeunes. Je suppose que ceux qui meurent vont ailleurs qu’ici…
Il ne put ajouter quoi que ce soit d’autre car un garde le frappa à la tête et lui intima de se taire en faisant claquer sa mâchoire.
Ils continuèrent ainsi pendant un temps inconnu quand enfin Selim franchit le porche immense et s’avança sur le sol en pierre de la pyramide. Des torches et des flambeaux brulaient de toute part, éclairant l’intérieur de l’édifice d’une lumière orangée. Des deux côtés de la file, des créatures immondes observaient les prisonniers avec un regard curieux. Toutes ressemblaient à des insectes : tête de fourmis sur corps d’homme, yeux de mouche sur visage humain. Un condensé d’horreur au-delà de la compréhension humaine.
Au bout d’un moment Selim arriva devant une sorte de trône en obsidienne noir. Un trône gigantesque ou siégeait un personnage encapuchonné. On ne pouvait pas voir son visage mais quand Selim arriva à sa hauteur, la silhouette leva un bras et la file s’arrêta net. Elle murmura quelque chose dans une langue inconnue ressemblant à du latin et c’est alors que la chaîne disparut du corps de Selim. Il ne put expliquer comment. Lui n’était plus entravé mais les autres l’étaient toujours et le regardaient avec pitié. La chose claque des doigts et la file reprit sa marche silencieusement. Deux énormes araignées plus noires que la nuit l’encadrèrent et l’accompagnèrent auprès du personnage assis sur le trône.
- Au revoir camarade, murmura le vieil homme. Puis il disparut et Selim ne le revit plus.
Il devait lever la tête pour regarder celui qui lui adressa la parole subitement :
- Bienvenue Selim. Tu dois te demander ou tu es. Je vais te l’expliquer clairement. Tu es ici au purgatoire. Disons par là que c’est ton jugement. Un jugement définitif… ou pas. Si tes réponses me plaisent, tu continueras ta marche. Sinon eh bien… tu verras par toi-même. Je suis Malrooch, lieutenant du prince de la Terre : Satan. Je suis chargé du jugement de ceux qui ont fauté dans l’autre monde. Tu as fauté comme tu peux le constater. As-tu des questions ?
La voix était indéchiffrable, androgyne, impossible à identifier. Selim se racla la gorge et dit :
- J’ai suivi les lois du saint Coran. Je ne devrais pas être ici.
Malrooch sursauta sur son trône.
- Au purgatoire et toujours aussi perdu. La vie n’est qu’un test Selim. Vous les humains êtes amusants. On vous dit quoi faire dès le départ et vous trouvez tout de même le moyen de bafouer les règles qui vous sont imposés pour vouloir faire par vous-même. Certains arrivent à rester dans le droit chemin. Beaucoup finissent ici. Que croyez tu en supprimant ta vie et celle des autres ? Allez au paradis ? Voyons Selim. Tu n’as jamais cherché à trouver le bon chemin. Celui qui mène devant l’Eternel.
- Dieu ?
- Appelle-le comme tu veux. Il existe un monde spirituel au-delà de vos vies éphémères. Nous sommes en combat permanent. Le bien est ailleurs, le mal est ailleurs. Tu te situes entre les deux. Mais ton jugement est imminent.
- Dieu est-il sur Terre ?
- Dieu est sur terre pour celui qui l’accepte. Ce qui n’a jamais été ton cas. Une vie de mortel ratée.
- Comment puis-je me racheter ? Pitié !
- Aucune pitié ici. Aucune rédemption. Tu brûleras dans le lac de feu puis tu renaîtras. Jusqu’à rebrûler encore et encore. Un cycle éternel. Damnation sévère mais appropriée. Là bas tu pourras voir mon maître. C’est un grand privilège. Emmenez-le !!!
Les deux araignées le poussèrent alors avec violence vers un trou au centre de la pyramide. Au dessus de cette ouverture, l’air miroitait et des flammes venaient lécher les parois de pierre. A sa droite, la file de captifs le regardait avec horreur, certains étant sûrs de subir le même sort. Les visages étaient déformés par la peur. L’air empestait d’une odeur de brulé : celle de la chair calcinée.
- Non !! cria Selim. Non !!! Pitié !!!
Il était arrivé au bord du trou et ce qu’il vit au fond le remplit d’une terreur sans nom : à vingt mètres de l’ouverture, de la lave bouillonnait, aveuglante. À sa surface, des visages hurlaient de douleur, nimbés de flammes. Une barque avec dessus une sorte de gobelin jaunâtre naviguait sur ces flots de feu. La petite créature munit d’une longue perche s’amusait à agripper les corps des malheureux pour ensuite les replonger dans le liquide avec un rire de dément.
Selim eu le temps de se retourner pour apercevoir le roi Malrooch qui avait enlevé son capuchon : c’était une femme brune d’une beauté époustouflante qui le regardait sans aucune émotion.
Puis on le poussa dans le lac de feu.
Dans sa chute, Selim entendit une dernière fois les mots de la dirigeante de ce lieu maudit :
- Au suivant !
 
 
Romain C.

 

 

 

 

Pour le meilleur et pour le pire

Par Stéphane G.

 

Selim était prêt. Il était prêt depuis maintenant de longues semaines. Il avait beaucoup prié et il sentait que le jour était enfin arrivé. Toutes ces heures d’attente pour ce moment si crucial. Et ensuite il retrouverait Allah le très miséricordieux. La veille ils avaient chanté et dansé. À leur manière. Les accolades avaient été nombreuses. Quelques larmes avaient même étaient versées. Mais des larmes de fierté. Aucune faiblesse pour les combattants de Daesh. C’est avec une ceinture d’explosifs bourrée de TATP qu’il s’était approché furtivement des lignes ennemies à pied pour éviter tout nuage de poussière qui aurait pu le démasquer facilement. Son objectif était clair : faire le plus de victimes possible parmi les mécréants et les infidèles. Les imams lui avaient bien répété : c’est comme cela que tu trouveras Allah et que tu accéderas aux délices du paradis. Les vierges te seront données et tu goûteras à des plaisirs qui n’existent pas sur Terre. Il avait pourtant bien failli passer à côté de cette révélation. Enfant, il ne pratiquait pas assidûment les règles de la loi islamique, ses parents n’étant pas enclins à se plier aux textes coraniques. Il avait passé son enfance et adolescence à flirter avec des filles, faire la fête, fumer la chicha de son oncle. Mais cette époque était révolue et maintenant il se rendait compte de la faiblesse de ses parents tout en se faufilant entre les barbelés du campement ennemi. L’ennemi ? Des soldats de l’armée de Bachar el assad, le président du pays. Une bande de robots incapables de prendre des décisions par eux-mêmes. Rien que de les voir fumer des cigarettes devant un camion-citerne le conforta dans son choix qu’il était du bon côté. Ils riaient et ne prêtaient aucune attention à leur environnement. Leurs armes étaient soit en bandoulière, soit posées contre des caisses de munitions. Aucune menace directe pour Selim. Il s’assit dans le fossé boueux qui le séparait de la caserne et récita une dernière prière, les yeux clos. Il allait s’élancer vers le camion-citerne rempli de carburant et ensuite se ferait exploser. La caserne ainsi que le camp humanitaire à côté seraient indéniablement touchés. Et sa mission terminée. Ce fut le moment, les battements de son cœur s’accélérant d’un seul coup, il bondit comme un diable et couru à toute vitesse vers le camion.
— ALLAHU AKBAR vociféra t-il
Les soldats, surpris, se retournèrent et la terreur grandit dans leurs yeux. Un officier, plus vif que les autres, cria un ordre en arabe et dégaina son pistolet dans la foulée. Il vida son chargeur et Selim perçut une douleur cuisante dans la cuisse gauche. Une balle s’était logée juste à côté de l’artère et un filet de sang ruisselait déjà sur sa chaussure. Mais cela ne l’arrêta pas. Arrivé à trois mètres du véhicule, il plongea tel un nageur et, dans le même temps, actionna son détonateur en poussant un dernier hurlement.
 
Le silence se fit soudain. Un silence tellement profond qu’il en était presque palpable. L’obscurité envahit Selim mais elle n’était pas totale. Des points étincelaient autour de lui comme des étoiles sauf que la lumière que dégageaient ces particules n’était pas blanche. Elle était verte phosphorescente. Un vert maladif, donnant la nausée. Une force exceptionnelle agrippa soudain ses cheveux et le tira vers le haut. Les points verts se transformèrent en traînées et bientôt un son grave accompagna son voyage : comme un rire venu d’un autre monde. Selim hurla et fut entraîné dans des abysses inconnus, n’appartenant pas à la planète Terre…
 
 
Selim ouvrit les yeux. Une lumière agressive vint lui brûler la cornée, soudainement accompagnée d’une vive douleur dans la tête. Un bruit de métal s’entrechoquant résonnait quelque part autour de lui. À chaque nouvel écho, la douleur dans le crâne s’intensifiait. Il referma les yeux, mais la lumière était toujours présente. Au loin, dans cette vive clarté, une forme humanoïde se tenait debout. Ses membres étaient anormalement longs et son visage de forme ovale penchait légèrement sur la droite. Au centre de celui –ci, deux petits points rouges semblaient clignoter. Un orifice blanc qui faisait office de bouche s’ouvrit, laissant échapper un bruit guttural qui aurait pu faire vibrer l’univers tout entier. À ce même moment, une douleur lancinante prit naissance dans l’estomac de Selim. Deux petites boules se formèrent sous la peau de son ventre et se déplacèrent lentement le long de son abdomen, déchirant au passage ses entrailles. L’homme, paniqué, ouvrit les yeux et parcouru du regard son corps.
 
Quand il aperçut les deux protubérances, il plaça ses mains par-dessus. Mais sa stupeur fut terrible quand il réalisa que ses membres n’étaient plus quelques lambeaux de peau sous lesquels un bout d’os sortait, rougit par le sang. Ses jambes, elles, avaient totalement disparu. Du sable volait tout autour de lui. Plusieurs cris et coups de feu retentissaient un peu partout. À quelques mètres, une tête de soldat ennemi jonchait sur le sol, imbibant la terre de son liquide rouge. Selim regarda à sa gauche. Le camion-citerne était éventré et un feu majestueux s’en échappait, colorant le ciel bleu d’une fumée noire. Un liquide brun qui s’écoulait le long d’une voiture endommagée vint se déposer sous son dos, imprégnant ses vêtements tout en humidifiant sa peau meurtrie. Il eut à peine le temps de réaliser qu'il s'agissait d’essence que la voiture prit feu, allumant par la même occasion la traîné de gazole. Les flammes parcoururent rapidement les quelques mètres de liquide et Selim se transforma en une fraction de seconde en torche humaine. Bizarrement, la première sensation fut froide. Puis la chaleur s’intensifia et la douleur fut abominable. Sa chair se recouvra de cloques qui éclatèrent aussitôt puis le tout se mit à fondre lentement telle une couche de sucre au soleil. Les flammes dévorèrent son visage, ramollissant la peau pour ne former qu’une masse difforme sanguinolente. Sa bouche s’ouvrit avec difficulté et un dernier cri s’en échappa.
Une femme en pleurs se tenait face au cadavre d’un soldat méconnaissable. Derrière elle, une fillette en larmes d’environ huit ans tenait dans ses bras un bébé de quelques mois. La pièce était grise et vide. Au sol, un tapis et sur les murs, quelques cadres dans lesquels reposaient des portraits. Selim cligna des yeux et le tout disparut pour laisser place au noir. Des dizaines de voix différentes résonnèrent. Des femmes hurlaient, des hommes récitaient des prières et des enfants pleuraient. Dans ce brouhaha, une voix grave prit le dessus et prononça ces quelques mots : « Le véritable enfer commencera quand tu seras entre mes mains. » Et la lumière revint.
 
D’abord, ce fut l’odeur. Une odeur rance, identique à celle d’un corps en putréfaction. Elle remontait le long des narines jusqu’à agresser le cerveau. Elle était présente absolument partout ici Puis le bruit. Un grondement incessant possédait les lieux et parfois, un coup semblable au tonnerre éclatait à en faire péter les tympans. Mais le plus perturbant, c’étaient ces cris. Hommes, femmes et enfants hurlaient à la mort, créant un écho fantomatique. Nous ne pouvions les voir, mais leur souffrance était bien présente. Et enfin, l’endroit était surréaliste. Le sol était fait de terre rouge sang sur lequel des arbres noirs aux branches acérées poussaient. Des rochers hauts comme des buildings dominaient l’horizon et parfois, quelques oiseaux d’une envergure hors-norme passaient dans le ciel, recouvrant ces terres arides de leurs ombres. La chaleur y était suffocante, à la limite du palpable. Sous terre, quelque chose bougeait, remuant le terrain jusqu’à en déformer le paysage. Selim fixa l’horizon. Des gouttes de sueur perlaient déjà sur son front. Il avait retrouvé tous ses membres et paraissait en meilleure forme que jamais. Il pivota la tête de gauche à droite et cria de toutes ses forces. Son hurlement prit fin immédiatement, comme aspiré. Il renouvela l’expérience. Même résultat. Il fronça les sourcils. Qu’avait-il fait pour en arriver là ? Sa foi avait été un exemple pour beaucoup de ses camarades et sa mort en tant que martyr aurait dû lui apporté sa récompense tant méritée. Que faisait-il là ? Était-ce l’enfer ? Les mécréants avaient leur place ici, mais pas lui ! Ses pensées furent brisées par une rafale de vent qui vint lui bruler la peau. La douleur fut vive et se renouvela à chaque bourrasque. Le sable rouge virevolta dans les airs et le fouetta jusqu’au sang. Selim sprinta jusqu’à un rocher derrière lequel il s’abrita. Alors que le vent s'amplifia, il s’accroupit dos à la roche et ne vit pas le scorpion à deux têtes qui se faufila sur son épaule pour finir sous ses vêtements. Le chatouillement causé par l’arachnide l’obligea à venir passer sa main dans le dos et la piqure le tétanisa. Un voile sombre recouvrit sa vue et son corps s’effondra sur le sable chaud, créant un nuage de poussière que la tempête dissipa en quelques secondes.
 
 
Quand il se réveilla, le vent s’était calmé. Selim se releva et inspecta les lieux. Tout lui revint en mémoire : sable rouge, vent chaud, piqure dans le dos, néant. Il fit quelques pas et aperçu au loin une forme qui ne lui était pas inconnue. Membres longs, tête ovale, points rouges à la place des yeux. Il avait déjà vu cette chose lors de son réveil après son attentat-suicide. Elle était environ à trois cents mètres de lui, mais il pouvait la sentir. Une force émanait de son corps. Une force terrible et obscure. « Le véritable enfer commencera quand tu seras entre mes mains. » Et soudainement, Selim sut qu’il devait fuir. Le plus loin et le plus rapidement possible. Il pivota sur lui-même et se mit à courir aussi vite qu’il le pût. Le paysage défilait devant lui à toute vitesse et parfois, il crut distinguer des ombres humaines en train de l’épier et chuchoter. L’air semblait ne pas exister dans ce lieu. La chaleur était plus intense que jamais. Elle agressait la peau, vidait le corps de la moindre cellule d’eau, creusait la chair d’épaisses crevasses, explosait les lèvres. Des flaques parsemaient le sol. À l’intérieur, un liquide verdâtre duquel s’échappait une fine fumée blanche. De l’acide ? pensa-t-il tout haut. Selim continuait de courir. Il enjambait avec prudence ces flaques mortelles, slalomait entre des cactus noirs aux épines d’une longueur improbable et arriva dans une plaine désertique. Le paysage était absolument plat et l’horizon était recouvert d’un épais nuage de poussière. Un soleil rouge sang venait réchauffer la surface du sol qui craquelait sous cette température infernale. Selim s’arrêta net et contempla le panorama. Lorsqu’il se retourna, le désert s’étendait sur des kilomètres derrière lui, comme s’il avait couru ici depuis des heures. Si la « bête » l’avait suivi, il serait à sa merci sans aucun problème dans cet environnement. Aucune cachette, aucun endroit pour s’abriter. Elle est là. Je peux sentir sa présence… Si je m’endors, je suis foutu. Je dois m’en aller le plus loin possible. Cet endroit est déjà un enfer, je ne veux pas savoir ce que ce monstre me réserve s’il m’attrape ! Sur ces dernières pensées, Selim reprit la course. Il décida d’aller tout droit sans jamais se retourner. Il trouverait bien à un moment ou un autre quelque part où se dissimuler. Bizarrement, bien qu’il fût mort, le sommeil et la faim étaient bien présents. Et la douleur aussi… songea-t-il. Le nuage de poussière qui couvrait l’horizon se rapprochait de plus en plus, accompagné d’un grondement incessant. Le vent redoubla d’intensité, obligeant Selim à fermer les yeux. Lorsqu’il les ouvrit de nouveau, la tempête de sable n'était qu'à une centaine de mètres devant lui. Il hurla et se couvrit le visage à l’aide de ses mains avant d’être avalé par cet ouragan brûlant. À l’intérieur, il lui était impossible de distinguer quoi que ce soit. Des graviers tournoyaient à toute vitesse, sifflant aux oreilles de Selim avant de finir leur course dans son corps, se logeant dans sa peau, butant parfois contre les os en créant un éclair de douleur. Une fois enfoncés dans la chair, les cailloux ou bien les grains de sable ardant venaient consumer lentement l’épiderme, s’enfonçant peu à peu un peu plus profondément. Recroquevillé en boule sur le sol, Selim tentait de se protéger. Ses vêtements étaient en lambeaux, dévoilant ses bras et ses jambes lacérés de toute part. À chaque fois qu’il tentait de respirer, une poussière épaisse s’engouffrait dans sa gorge, l’obligeant à tousser jusqu’à en vomir. Vais-je mourir une seconde fois ? Pensa-t-il. Tandis qu’un vertige commençait à s’emparer de lui, le choc d’une main glaciale sur son épaule vint le sortir de sa torpeur. Son sang se glaça à son tour quand il entendit ces quelques mots à son oreille : « Même la mort ne te délivrera pas. » Puis tout devint aussi noir que le néant. Le grondement de la tempête s’interrompit, la douleur s’estompa et une sensation de bien-être germa en lui.
Quand la lumière revint, Selim découvrit la pièce où il se trouvait. Elle était carrée, petite, avec des murs en acier rouillé recouverts en partie par de nombreuses traces de sang séché. Au plafond, deux chaines aux larges maillons y étaient suspendues et le maintenaient par les bras. Ses jambes, elles, étaient accrochées à des chaines semblables qui étaient fixées aux murs. En dessous de lui était placée une grille superposant un trou sans fin. L’homme aux membres trop longs se tenait dans l’un des angles de la pièce. Un long fil barbelé sortant du plafond pendait près de lui. Son visage n’était composé que de deux points rouges à la place des yeux et d’un petit rond blanc pour la bouche. Le reste était noir, sans aucune forme, tout comme son corps. Le rond blanc se mit à bouger et une voix grave en sortit.
— Sais-tu ce que éternité veut dire, Selim ?
L’homme ne put répondre. La peur le figeait.
— Tu vas connaitre une douleur que tu ne peux imaginer, même dans tes pires cauchemars. Tu me supplieras d’arrêter et de te laisser mourir une nouvelle fois. Ta souffrance sera ma jouissance, et si l’orgasme vient en moi, alors je te libérerais de ce fardeau.
 
Selim avait à présent les yeux fermés. Des larmes s’écoulaient doucement le long de ses joues jusqu’à sa bouche tremblante. Il priait. Il priait le Dieu pour lequel il s’était tant battu et demandait pardon. Pardon pour le mal qu’il avait commis. Pardon d’avoir suivi aveuglément sa foi sans remettre en doute ses croyances les plus extrêmes. Pardon pour toutes ses vies qu’il avait prises. Il avait vu ces familles déchirées, ces enfants en pleurs. Il avait ressenti la souffrance de ces soldats morts par sa faute. Il avait eu mal, mal comme jamais auparavant. Puis il avait couru dans cet enfer avec la peur de se faire attraper par cette "chose". Elle l’avait eu et lui promettait désormais une souffrance innommable. Mais rien ne venait. Le temps semblait défiler si lentement ici qu’il n’aurait su dire s’il était là depuis une heure où bien des jours. Il aurait voulu hurler « Vas-y ! Achève-moi ! » Car finalement l’attente de son calvaire devenait bien plus insupportable que l’idée de souffrir elle-même. Alors Selim se mit à penser à voix haute. C’est…c’est ça ! La tortue psychologique, l’attente de la douleur… bien pire que le physique, elle me… Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que la chose lui coupa la parole. — Bien pire ? Es-tu sûr ? À toi de voir. Et la "chose" empoigna le fil barbelé. Un sang noir coula le long de sa main et tomba goutte à goutte sur le sol. D’un coup de poignet, il tira sur la corde de métal et un gémissement bestial remonta du gouffre sans fond. Selim baissa les yeux. Quelque chose se rapprochait de la grille. Une odeur d’égout envahissait peu à peu la pièce. Mon dieu… je t’en prie… La "chose" tira une nouvelle fois sur le fil et les chaines qui maintenaient les membres du pauvre homme se tendirent d’un seul coup, écartant ses jambes et bras à la limite de la rupture. Il lâcha un cri et tenta de se débattre, mais les chaines s’étendirent un peu plus, déchirant ligament et tendons. L’odeur nauséabonde était bien plus présente, et une masse difforme et gluante se trouvait maintenant sous la grille.
— Je te présente « la buveuse d’âme », dit soudainement la "chose", toujours placée au même endroit.
Selim ne répondit pas.
— Elle va dévorer ton âme jusqu’à ton dernier souvenir, et tu comprendras pourquoi vous, humains, voyez votre vie défiler avant votre ultime souffle.
L’homme ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit. Il ferma les yeux et se concentra afin de trouver assez de force pour parler.
— Me… me dévorer ?
— De l’intérieur.
Un tentacule au bout duquel se trouvait une gueule aux dents acérées passa à travers la grille et se faufila entre les jambes de Selim. Il eut à peine le temps de sentir quelque chose de froid et visqueux entre ses fesses que celui-ci pénétra en lui, déchirant les muqueuses de son anus, se faufilant dans son rectum en laissant derrière lui un flot de sang chaud. Les dents vinrent labourer la paroi intestinale tandis que les hurlements de Selim résonnaient dans la petite pièce.
La "chose" ne bougeait pas.
Elle appréciait le spectacle. La « buveuse d’âme » glissa un second tentacule à travers la grille qui s’éleva dans les airs et entra dans la bouche du martyr. Tandis que l’homme se vidait lentement de son précieux liquide rouge, la douleur grandissait à l’intérieur de lui. Son estomac paraissait fondre sur lui-même. Ses yeux injectés de sang fixaient le plafond alors que dans sa tête des images de lui étant enfant défilaient à toute vitesse.
Il se voyait sur les genoux de son père, dans les bras de sa mère. Puis il reconnut ses amis d’enfance. Subitement, une douleur horrible au niveau de son œsophage prit naissance. Il eut l’impression d’avoir avalé un économe et que celui-ci venait râper sur son chemin tout son tube digestif. Les images revinrent. Sa première copine, son premier mariage, puis la mort de sa femme. Son deuil et son ascension dans la religion. Cette fois-ci, ce fut son bas ventre qui explosa de l’intérieur. Quelque chose le rongeait et se diriger vers son pénis. Il put sentir le tentacule fouillait son organisme et une violente morsure surgit, si violente qu’elle aurait sans doute provoqué un arrêt cardiaque à n’importe quel humain sur Terre. Un liquide chaud et pourpre sortit de son sexe et se répandit sur le sol, créant une flaque poisseuse. Il vit ses amis d’enfance s’éloigner, sa famille attristée par ses convictions meurtrières. Ses nouveaux camarades prônaient le même dieu que lui, mais n’hésitaient pas à tuer pour défendre leur religion. Des hommes décapités, pendus, écartelés. Des explosions, des coups de feu, du sang, du feu et encore des pleurs. Sa poitrine se déforma quelque peu et une petite boule apparut entre ses pectoraux. Elle resta immobile quelques instants puis se mit à grossir rapidement. La peau s’étira, craquela et finalement, explosa pour en laisser sortir le tentacule qui était entré auparavant par la bouche. Il se déplaça jusqu’au nombril et se referma par-dessus. Les dents percèrent la peau jusqu’à en former un trou et le tentacule se glissa dedans. Selim se revit en train de courir vers le camion-citerne.
Il vit le regard des soldats ennemis et sentit la peur en eux.
L’explosion, les membres arrachés, le froid, le noir.
Les deux tentacules se rejoignirent dans l’estomac de l’ancien kamikaze. Les deux bouches visqueuses s’embrasèrent pour ne former plus qu’un. La "chose" tremblait, ses longs doigts se baladaient sur son corps. L’orgasme était proche. La souffrance était à son plus haut point. On pouvait la sentir, la voir, la toucher. Elle aurait pu faire faner instantanément n’importe quelles fleurs. La « buveuse d’âme » se mit à gesticuler et ses tentacules grossirent à vu d’œil, triplant de volume et dilatant par la même occasion l’orifice de Selim ainsi que son corps tout entier. Un de ses yeux explosa sous la pression, ses membres se raidirent et sa peau éclata de toute part. Sa mâchoire se brisa, déchaussant au passage la plupart de ses dents. Son ventre se déchira en deux, libérant sa cage thoracique sous un geyser d’hémoglobine.
La "chose" lâcha un gémissement de plaisir. Devant ses yeux rouges, Selim tomba en morceaux. Son corps n’était plus qu’un fragment de visage accroché à la colonne vertébrale sur laquelle pendouillait quelques organes fumants. Les tentacules se séparèrent et ce qui était avant un corps humain s’effondra au sol.
La "chose" s’avança vers le visage meurtri. Elle fixa l’œil restant qui se mit à cligner avant de laisser couler une larme. Bien que le corps n’était plus qu’un tas de chair et de sang, le cerveau vivait encore, l’âme du soldat était encore présente. Il aurait voulu pleurer de toutes ses forces, criait de douleur, mais il ne put le faire. Il était maintenant enfermé dans cette prison faite de souffrances et seule la « chose » pouvait y mettre un terme.
— Ce fut un délice, Selim. Tu es libre…
Et l’œil s’arrêta de cligner. Toutes les douleurs s’évaporèrent. Tout redevint calme. Une petite lumière apparut au loin. La vie ? La renaissance ? La clarté se rapprochait dans un silence absolu. Puis il fit de plus en plus chaud. Ce fut d’abord agréable, mais la température s’intensifia. La lumière devint rouge et des formes prirent naissance. Une odeur rance commençait à se faire sentir. Au loin, des enfants se mirent à crier.
 
Selim ouvrit les yeux. Il était allongé dans un désert rouge sang. Il faisait chaud, très chaud. Une idée horrible venait de germer dans sa tête. Une idée qu’il essaya d’abandonner au risque de devenir fou. Il plaça ses mains sur son visage et une voix gutturale résonna dans les airs, confirmant ce à quoi il venait de songer : « Le véritable enfer commencera quand tu seras de nouveau entre mes mains. Et il sera pire. »
 
 
Stéphane G.
 
 

“L’essentiel en enfer est de survivre.”

Michel Audiard

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