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Le journal d'un esprit libre

Courtes Histoires Pour Halloween - Quel cirque !

Courtes Histoires Pour Halloween - Quel cirque !

Quatrième et dernière histoire pour ce mois consacré aux histoires pour Halloween.
Si vous avez loupé les précédentes, les voici :

Pour cette dernière histoire, voici ma toute première nouvelle écrite en 2011. Il s'agit d'une courte histoire qui avait été publiée dans un recueil de nouvelles édité à l'époque par une connaissance de Facebook.

Je voulais la partager ici en guise de dernière histoire. Le texte est d'origine, rien n'a été modifié. En vous souhaitant une bonne lecture :)

 

L'air était irrespirable. La chaleur m’empêchait de dormir, et le simple fait de tourner en rond dans mon lit me faisait transpirer au plus haut point.
Je sortis donc prendre l'air dans la ville.
Rien, aucune âme qui vive dans les alentours. Puis soudain, je le vis.
Un clown.
Il collait une affiche sur un mur : Un cirque donnait une représentation en plein milieu de la nuit.
Alors, je me mis à suivre les ballons...

 

 

Le texte se trouve ci-dessous, puis en version PDF téléchargeable.

 

QUEL CIRQUE!

 

Cirque:  Endroit où les chevaux, les poneys et les éléphants sont autorisés à voir des hommes, des femmes et des enfants se conduire comme des idiots.


Ambrose Bierce - Le Dictionnaire du Diable (1911)

 



  La chaleur était insupportable en cette nuit d’été. Mon ventilateur tournait en vitesse maximale, ma fenêtre était grande ouverte et je dormais – ou plutôt essayer - nu sur mon lit humide de transpiration. Un brumisateur d'eau minérale était à portée de mains, ce qui me permettait de me vaporiser le visage toutes les dix minutes environ. Mais tout ce dispositif n’empêchait en rien cette horrible sensation de manque d’oxygène due à la suffocante fournaise qu’était devenue l’atmosphère. En plus de la canicule, le bruit incessant des différents insectes et animaux nocturnes rendait totalement impossible le développement d’une quelconque pensée pouvant servir à la construction d’un futur rêve ou cauchemar. Les bras et jambes écartés, je fixais le plafond tout en essayant d’oublier le vacarme extérieur quand un bruit sourd me fit sursauter. Mon ventilateur venait de perdre une pale. Elle était retombée dans la cage métallique de protection et faisait des ricochets entre celle-ci et le reste de l’hélice. Je sautai dessus et l’éteignis. C’en était trop, il fallait que je sorte prendre l’air. De toute façon, sans mon ventilateur je ne fermerais pas l’oeil de la nuit.
  Après mettre lever du lit et après avoir enfilé un short et une chemise, je bondis sur une paire de tongs qui se trouvait près de la porte d’entrée et sortis dans la rue. Une légère brise vint me caresser le visage comme en signe de bienvenue. Sa faible fraîcheur m’eut suffi à esquisser un sourire qui fut suivi d’un léger frisson qui gagna mes bras avant de terminer sa course au niveau de ma nuque. J’avançais d’un pas lent dans les rues désertes de la ville sans avoir la moindre idée de ma destination ni de l’heure qu’il était. Trois heures? Ou bien quatre? Non, plus tôt, dans les coups de minuit peut-être. Nous savons tous que les nuits passées à tourner en rond dans son lit paraissent deux fois plus longues, que c’est au moment où l’on regarde son réveil que l'on s’aperçoit que nous sommes allongés que depuis deux heures et non pas cinq ou six. C’était donc pour cette raison que je dirais minuit.
Mais soudain, je fus pris d’un étrange doute. Pourquoi les rues étaient-elles si vides? Était-ce l’heure du crime qui effrayait les gens? Je ne vivais pas dans une très grande ville, mais de là à ne pas voir âmes qui vivent à minuit – bien que je n’en étais pas sûr- un vendredi soir, c’était tout simplement surnaturel! Je décidai donc de continuer ma ballade qui s’était transformée en une sorte de quête du vivant qui avait pour but de trouver un être humain ou bien - au pire - un animal. Mais en pensant à cette phrase, un nouveau doute s’empara de moi. Un doute non seulement étrange, mais effrayant. Les animaux et insectes s’étaient tus. Depuis combien de temps? Je l’ignorais. Les avais-je entendus en sortant de chez moi? Juste avant la panne de mon ventilateur ils étaient encore en train de jouer leur étrange concerto. Que se passait-il? Les insectes font peut-être une pause, qui sait... Non, c’était une idée grotesque.
  Un rêve! Me voilà en train de rêver tout simplement!
  Je sortis mon trousseau de clés, en saisis la plus pointue et m’entaillai le bras gauche. La douleur fut vive et intense. Non, je ne rêvais pas! Soit je devenais fou, soit tout le monde ici avait réellement disparu. Je nettoyais le sang qui coulait sur mon bras puis je fis demi-tour pour retourner dans mon quartier. Habitant près de la gare ferroviaire, il y était facile d’entendre grillons, grenouilles et autres insectes. Ils vivaient dans les hautes herbes qui longeaient la voie ferrée et parfois sur les rails encore chauds du passage d’un train. Il y avait aussi deux petites mares qui pullulaient d’amphibiens et qui donnaient naissance à des milliers de moustiques que l’on retrouvait dans les chambres aux fenêtres non équipées de moustiquaires, au plus grand désarroi des propriétaires. Si je n’y trouvais pas signe de vie, c’est que la folie s’était emparée de moi.
Tout en continuant mon chemin, je vis à environ cent cinquante mètres, à l’angle d’une rue, une personne qui collait des affiches contre un mur. Un humain! Je n’étais donc pas fou! Je décidais d’aller voir de plus près cet homme qui posait je ne sais pas quoi en plein milieu de la nuit. Quel genre de publicité allais-je trouver?   Pourquoi venir à minuit pour coller quelque chose? Était-ce un message politique? Un avis de recherche urgent? Dans quelques secondes je serai renseigné. J’étais à vingt mètres de l’homme quand il se figea et se retourna face à moi. Il était vêtu d’une
salopette rouge trop courte qui laissait apparaître ces longues chaussettes rayées. Son visage bouffi était pâle, trop pâle pour être naturel. Sans doute du maquillage. Il ne bougeait toujours pas, l’air surpris.
  Je décidai donc de briser ce silence pesant.
  ― Bonsoir!
  Il ne répondit pas. Ses yeux étaient grands ouverts.
  ― Il fait bon ce soir n’est-ce pas? insistais-je.
  Mais l’homme ne broncha pas, au lieu de ça, il fila dans une rue perpendiculaire à la nôtre. Je le perdis de vue.
  Drôle de réponse, pensais-je à haute voix.
  Je me précipitais à l’angle où se trouvait cet étrange personnage et regardais la rue dans laquelle il avait fui. Personne. Pas une voiture à l’horizon. Le plus surprenant était que cette rue devait mesurer trois cents mètres de long. Impossible donc d’avoir pu courir jusqu’au bout sans que je ne puisse le remarquer. Même en voiture cela était irréalisable. De plus, je n’avais entendu aucun moteur ni bruit de porte. Il n’habitait sûrement pas très loin et était rentré chez lui, honteux que je le remarque dans son drôle d’accoutrement. Je revins sur mes pas et découvris l’affiche qu’il avait collée. Il y en avait qu’une seule. C’était une publicité pour un cirque.
  On y lisait:


LE CIRQUE FANTASTIQUE
Quand l’imaginaire rencontre le réel.
Venez découvrir le plus formidable des cirques!
Cette nuit, à 02h02, dans votre ville!
Clowns, jongleurs, animaux et un tout nouveau spectacle de magie à vous couper le souffle!
Suivez les ballons!


  L’affiche était colorée, on y voyait dessiner un clown souriant, un tigre sautant dans un cerceau de feu et de multiples feux d’artifice. Rien de bien original. En dessous du texte principal se trouvait un bon gratuit pour une personne. Un cirque. Je comprenais donc la tenue de l’homme que j’avais vu. Mais quelque chose que je ne comprenais pas, c’était pourquoi est-ce que le spectacle commençait à 02h02? Qui aurait envie d’aller à un spectacle de cirque au beau milieu de la nuit? Était-ce une blague? Ou bien l’oeuvre de ce clown qui prenait ses rêves trop à coeur jusqu’à aller coller les affiches d’un cirque imaginaire?
  La farce était gentillette, je voulais jouer le jeu. J’arrachai le bon gratuit avant de me retourner dans cette grande rue où devait habituer le gentil – et étrange - clown. Mais ce fut la stupeur quand je découvris une vingtaine de ballons attachés à l’entrée des maisons. Ils étaient tous en ligne, espacés d’une dizaine de mètres chacun. Rouge, vert, bleu, jaune, il y en avait jusqu’au bout de la rue. Comment était-ce possible? Il n’y avait rien une minute auparavant! Le mystérieux clown aurait-il pu placer tous ces ballons pendant que je lisais son affiche? Je n’y comprenais rien. Mais autant m'amuser jusqu’au bout.
  Je marchai donc en suivant les ballons. J’avais accéléré l’allure, je voulais piéger cet homme avant qu’il ne puisse en attacher d’autres. Arrivé à l’extrémité de la rue, je fus encore sous le choc en découvrant cette fois-ci sur la gauche, un petit chemin joncher de ballons de toutes les couleurs. Ils étaient forts, très forts. Ça ne pouvait pas être l’œuvre d’un seul homme. D’un pas hésitant, je m’engageai sur le chemin éclairé par des lampions qui étaient accrochés aux arbres. Jolie mise en scène. Ils avaient des moyens, peut-être une caméra cachée. Cela expliquerait la disparition de tous les êtres vivants dans les alentours. Je suivais le sentier depuis cinq minutes quand j’arrivais devant un grand champ dans lequel était planté en son centre un chapiteau.
  Des faisceaux lumineux balayaient le ciel de toute part, une musique de cirque suivie de rires et d’applaudissements résonnait depuis l’immense toile rouge et jaune dont les silhouettes des spectateurs gesticulaient telles des marionnettes désarticulées. Un roulement de tambour, des cris de peur puis de joie et enfin une foule en délire. Ce n’était donc pas une caméra cachée, il s'agissait bien d’un vrai cirque. Et en entendre le raffut qui s’y dégageait, la disparition des gens s’expliquait. Je devais être le seul de la ville à ne pas être au courant de ce spectacle…
  Je me dirigeais vers la caisse où se trouvait un homme au visage de clown blafard. Son teint était blanc comme neige, sa bouche en forme de U inversé et des larmes étaient dessinées sous ses yeux brillants. Drôle d’accueil pour un cirque, moi qui croyais que ce genre d’endroit était conçu pour se détendre, pour rire… mais ce clown pourrait saper le moral de tous les personnages de Disney en un rien de temps.
  Je lui tendis le bon que j’avais arraché préalablement.
  — Bonsoir, j’espère ne pas avoir loupé le plus important. Bizarre cette idée de faire un spectacle en pleine nuit, dis-je d’une voix hésitante.
  Le clown prit mon ticket des mains et me répondit d’un ton fluet:
  — Ici, le temps n’est qu’illusion. Ne vous en faites pas Monsieur, vous ne ratez rien.
  Et il me tendit un bout de carton sur lequel était inscrit le chiffre 1.
  — Suis-je le premier visiteur ou le chiffre 1 n’a strictement aucun rapport? demandais-je surpris.
  Le clown me regarda puis sourit.
  — Ne perdez plus de temps Monsieur, me répondit-il tout en me désignant une pendule de sa main droite.
  Je jetais un coup d’œil sur celle-ci et je m’aperçus que l’aiguille des secondes défilait en sens inverse. Le cadran affichait 02h06. Le spectacle commencerait dans quatre minutes à en croire cette drôle d’horloge. Décidément, tout était étrange ici. Une petite porte métallique s'ouvrit devant moi et j'entrai de l'autre côté des barrières. La musique s'était intensifiée, je reconnaissais un air que j'avais entendu quand j'étais enfant. Dans mon lointain souvenir, il s'agissait d'une mélodie jouée par un homme dans la rue sur un orgue de barbarie. Je ne l'avais plus jamais entendu depuis ce jour-là. Je suivis les notes de musiques comme le Petit Poucet suivrait les morceaux de pain sur son chemin.
  Devant moi se dressait une pancarte sur laquelle était inscrite «VISITEZ NOTRE ZOO».
  Je ne suis pas fan des cirques avec des animaux, j'ai toujours une appréhension comme quoi ces pauvres bêtes sont maltraitées. Et puis, faire sauter un tigre au milieu d'un cerceau de feu, je ne trouve pas ça trop naturel. Mais bon, puisque j'y suis, autant tout visiter, je pourrais voir l'état des lieux où vivent les animaux.
Je passai entre deux grosses cages longues de dix mètres à peu près où était écrit «Danger, ne pas caresser!». Elles étaient vides. Rien, pas même une gamelle où bien la moindre trace qu'il y eut un animal à l’intérieur.
  Je continuai ma visite jusqu'à une petite prairie où une clôture formait un cercle parfait. On pouvait apercevoir à l’intérieur quelques ânes et chevaux. Ils étaient trop loin et se trouvaient dans une zone d'ombre, ce qui rendait difficile la contemplation. Mais de là où j'étais, je pouvais deviner qu'ils ne bougeaient pas. Ils étaient figés comme des statues. Je m'appuyai contre la barrière et me concentrai pour pouvoir distinguer l'un des ânes correctement. Après quelques secondes, une fois que mes yeux furent habitués à la pénombre, je pus percevoir l'horrible visage qui peu à peu se dessinait dans la nuit. La gueule de cet âne n'avait plus rien «d'animal». Ses yeux étaient blancs, je ne voyais qu'une seule oreille et quelque chose de long était enfoncé dans son museau. Sa mâchoire était suspendue par un lambeau de chair et sa langue pendait sur le côté. Deux dents proéminentes se trouvaient de part et d'autre de sa bouche. Je fis un bond en arrière en découvrant ce macabre spectacle.
  J'eus à peine le temps de cligner des yeux dont les ténèbres avaient recouvert mon champ de vision. L'âne était de nouveau dans l'ombre. Je sentis mon cœur battre dans ma poitrine.
  Une hallucination, une putain d'hallucination, me répétais-je pour me rassurer.
  Je me hâtai vers la sortie de ce zoo cauchemardesque tout en me faufilant entre des cages vides de toutes les tailles. Certaines contenaient des peluches ou des poupées pour fillettes. J'étais enfin devant l'entrée du chapiteau, un doux parfum de pop corn et de barbe à papa flottait dans l'air. Le public applaudissait et riait de bon cœur.
  Que le spectacle commence ! Pensais-je en même temps que j'ouvris le rideau de fils de toutes les couleurs en guise de porte.
  La première chose que je vis en entrant sous le chapiteau fit les gradins. Ils étaient totalement
vides. Que diable se passait-il ? Je n'avais pas rêvé, j'avais bien entendu des gens applaudir, rire et crier ? J'avais vu leurs silhouettes à travers la toile, pourquoi est-ce que les gradins étaient maintenant vides ?
  Sur les trois rangées de bancs qui formaient un demi-cercle, seule une énorme femme était debout en train de vendre du pop corn. Elle hurlait « Pop corn tout chaud ! Qui veut du pop corn ? ». Ne voyait-elle donc pas qu'il n'y avait personne ?
  La musique était présente et résonnait dans mes tympans. Je fis deux pas de plus sur la terre qui recouvrait le sol quand une voix stridente me fit sursauter de peur. « Le numéro Un est parmi nous, Mesdames et Messieurs, veuillez faire un triomphe au numéroooooo... UN ! »
  Un homme au chapeau haut de forme était au centre de la piste. Il portait un costume rouge et bleu aux larges épaulettes, un pantalon noir dont la moitié était recouvert par des bottes qui montaient jusqu'au-dessous des genoux et tenait dans ses mains gantées un micro et une feuille blanche. Il me fit signe d'approcher.
  En temps normal, je serais parti en courant, mais là c'était différent sans trop savoir pourquoi. Je m’avançais doucement vers l'homme, scrutant autour de moi pour y décerner un danger potentiel. J'enjambais le muret qui faisait le tour de la piste et rejoignis le présentateur.
  — Bonsoir numéro Un ! Quel est votre nom ? hurla-t-il dans son micro.
  — Heu... bonsoir... Je m'appelle S...
  — Que vois-je ?? M'interrompit-il, il est 02h02 les amis ! Que le spectacle commence !
  Un rideau qui se trouvait derrière moi s'ouvrit et une charrette tirée par homme déguisé en cheval fit son apparition. Je voulus partir pour rejoindre les gradins, mais l'homme au chapeau haut de forme m'avait saisi par le bras avant que j'eusse le temps de faire un pas. Il me regarda d'un air malicieux et me fit comprendre que je devais rester là.
  Où suis-je tombé?
  La charrette s’immobilisa devant moi et un clown en sortit par le toit. Il sauta sur la piste et tourna la tête en ma direction. Son visage était monstrueux. Des triangles noirs encerclaient ses yeux rouges, sa bouche dessinait un sourire maléfique, laissant découvrir des dents pointues. Il avait le sommet du crâne dégarni et sur les côtés étaient dispersées quelques touffes de cheveux verts. De son nez rouge suintait un liquide pourpre et épais comme du miel qui gouttait doucement sur le sable clair de la piste.
  Si « Ça » de Stephen King existait réellement, il était devant moi. En voyant ce monstre, je fus pris d'un vertige. Une musique joyeuse retentit soudainement. Le paradoxe qui s'offrait à moi était grandiose. D'un côté un clown tout droit sortit de l'enfer, et de l'autre une musique que l'on diffuserait à l'anniversaire de son fils de trois ans. Le personnage démoniaque s'avança vers la charrette, ouvrit la porte arrière qui servait de coffre et en sortit une immense hache. Un léger cri de peur s'échappa de ma bouche. C'était une hache comme celle qu'utilisaient les bourreaux coupeurs de tête au moyen-âge.
  Qu'allait-il faire avec cela?
  Il se dirigea vers l'homme déguisé en cheval qui se mit à quatre pattes et se positionna à côté de lui. Le clown leva sa hache au-dessus du bougre en costume et l’abattit sur son dos sans avoir une seconde d'hésitation. Une gerbe de sang gicla de toute part dans un bruit sourd et humide. Le souffle coupé, je tombai sur les fesses.
  Ce... ce n'est pas possible...
  Jamais auparavant je n'avais connu un tel sentiment d'horreur. Je regardai l'homme cheval qui était maintenant en deux parties. Une marre de sang imbibait le sable pendant que des tripes presque fumantes coulaient lentement de l'abdomen sectionné. La hache était plantée dans le sol, pratiquement pas ensanglantée. La partie qui contenait la tête, le tronc et les bras se mit à bouger. Les bras tirèrent le corps vers l'avant en s'agrippant au sol. Il se déplaça ainsi sur quelques mètres avant de changer de sens en direction de ses jambes. Une longue traînée rouge se profilait derrière lui tandis qu'il peinait à se mouvoir. Je ne voyais pas son visage, mais j'imaginais la douleur, la peur, la terreur qu'on devait y lire.
Le présentateur m'attrapa par les bras et me releva. Ma tête tournait atrocement et je pus me retenir de dire :
  — Que...pourquoi ? Comment est-ce possible ? C'est abominable ! Si ce n'est qu’illusion, ne trouvez-vous pas ça grotesque, violent à en vomir ? Ma peur se transformait peu à peu en colère.
  L'homme me fixa et me répondit d'un air amusé :
  Le public aime, c'est tout ce qui compte.
  Je fus abasourdi par sa réponse et m’empressai de rétorquer.
  — Public ? Quel public ? Il n'y a perso...
  Je stoppai net ma phrase en constatant qu'une famille était assise au premier rang face à la piste. Elle était composée de cinq personnes. Les parents, et trois enfants. Ils étaient assis du plus petit au plus grand, le plus petit étant à gauche et le plus grand à droite. Leurs visages étaient tout à fait banals. Rien d'anormal à première vue si ce n'est qu'ils riaient à s'en étouffer devant ce morbide divertissement. Les enfants étaient gros pour ne pas dire obèses. Ils tenaient entre leurs doigts potelés des boites de pop corn et s'empressaient de remplir leurs bouches avant même d'avoir fini de mâcher les précédents grains de maïs éclatés. Des gobelets de soda étaient disposés devant eux et plusieurs bâtonnets vides de barbe à papa parsemaient le sol. Je fis pris dans léger malaise en voyant cette scène hors du commun.
La mère avait la tête posée sur l'épaule de son époux et tous deux regardaient leurs enfants, le sourire aux lèvres, trahissant un sentiment de fierté à l’égard de leurs progénitures. Quels parents étaient-ils pour offrir ce genre d'attraction à des enfants – dont le plus jeune devait avoir six ans – au beau milieu de la nuit ? Le malaise s'accentua quand je vis le père qui commença à embrasser fougueusement sa femme. Ses mains se baladaient sur la robe à pois de son épouse, caressant son ventre et remontant au niveau de sa poitrine avant de plonger dans son décolleté.
  Ils ne vont tout de même pas baiser ici ?
  Mes pensées furent brisées par le présentateur qui hurla dans son micro.
  — Mesdames, mesdemoiselles, messieurs ! Hélas, notre spectacle est bientôt fini, il est déjà 02h58.
  Quoi ? Impossible, je ne suis pas ici depuis cinquante minutes ! Me serais-je évanoui à la vue du show morbide que «Ça» nous avait offert ?
  Ça expliquerait pourquoi je n'ai pas vu entrer cette famille écoeurante... Je jetai encore un coup d’oeil en direction du couple de tourtereaux. Le père était allongé entre les cuisses de la mère qui l'encerclaient par la taille. Je secouai la tête.
  — Sans plus attendre, continua le présentateur, voici le clou du spectacle ! Le prestigieux, l'unique, l'incroyable Magic Man pour son tout nouveau tour à vous couper le souffle !! Applaudissez !
  Un homme apparut dans mon dos. Je n'osais pas me retourner, je préférais attendre qu'il passe devant moi pour découvrir son visage. L'épisode du clown m'avait traumatisé, je ne pourrais pas encaisser un nouveau choc. Je sentis des pas résonner derrière moi. Le souffle roque et puissant de ce mystérieux « Magic Man » me faisait penser à un taureau au milieu d'une arène. J'étais le toréador. Dans quelques secondes je sentirai les cornes pointues de l'animal dans mon dos, traversant mes chairs et mes muscles avant de buter sur un os.
Mais au lieu de ça, l'homme passa à côté de moi et ne s’arrêta qu'une fois au centre de la piste. Il se retourna.
  Lui ?
  Je connaissais ce visage bouffi et pâle. Si je me trouvais ici, c'était en partie à cause de lui. Il était devant moi, toujours avec sa salopette rouge trop courte et ses chaussettes rayées. Le colleur d'affiches. Jamais je n'aurais deviné qu'il était magicien. Clown peut-être, responsable entretien, plus probable, mais magicien, j'en restais bluffer. Le présentateur beugla de nouveau dans son micro.
  — Cher public, je vous demande la plus grande attention ! Le numéro qui va suivre est tout à fait unique au monde ! Ouvrez bien grand vos yeux et laissez vous emporter par la magie. Le Cirque Fantastique est fier de vous présenter MAGIC MAN et son tout nouveau numéro : le coupeur de souffle !!
  Je tournai la tête vers l'unique famille qui était installée dans les tribunes. Les enfants gesticulaient dans tous les sens, renversant du soda sur leurs vêtements. Les parents continuaient de s'enlacer, ignorant complètement leurs fils à quelques centimètres d'eux.
  — Numéro Un, êtes-vous prêt ? Questionna le présentateur tout en me fixant dans les yeux.
  — Prêt ? Prêt pour quoi ?
  — À être la vedette de la soirée mon cher ! Vous êtes le numéro Un, et comme le veut la tradition du Cirque Fantastique, le numéro Un sera le partenaire de Magic Man pour le clou du spectacle ! Un frisson s'empara de moi. Je répondis, hésitant.
  — Heu... merci beaucoup, mais je ne le souhaite pas, je préfère être spectateur.
  Le présentateur s'approcha de moi et me dit tout bas.
  — Vous n'avez pas le choix.
  Je voulus parler à mon tour, mais une ribambelle de petits hommes firent leur apparition sur la piste. Mesurant entre quatre-vingt-dix centimètres et un mètre vingt, ils sautèrent sur moi et m’entraînèrent vers une sorte de table dressée à la verticale. J'eus à peine le temps de comprendre ce qu'il m'arrivait que mes poignets et chevilles étaient déjà attachés à des sangles. Les petits hommes couraient partout sur la piste et une musique se mit à faire trembler le sol. Je paniquai, tentai de me libérer, mais la force semblait m'avoir quitté.
  Une fois leur course folle terminée, les nains se ruèrent vers moi et se placèrent derrière mon dos. Que faisaient-ils ? Je ne pouvais pratiquement pas bouger, ma tête était entre une sorte d'étau dont les bords étaient à cinq centimètres de ma peau.
  En face de moi, le couple de parents indignes couchait ensemble sans aucune gêne. Leurs enfants paraissaient plus gros. Sûrement mon imagination due au stress du moment présent. Je sentis des mains sur mon front et quelqu'un tira ma tête en arrière. Au même moment, l'étau se resserra sur mes tempes.
  Mon Dieu... sortez-moi de là !
  Je ne voyais plus que le plafond du chapiteau ainsi que le visage d'un des nains qui était positionné derrière moi. Il avait dû monter sur les épaules de l'un de ses comparses pour être aussi grand. Le présentateur prit la parole.
  — S'il vous plaît, un peu de silence cher public. Ce tour de magie comporte des risques, et tout comme vous, je ne souhaite aucun malheur à notre numéro Un. Alors je vous demande de bien vouloir respecter la concentration de notre magicien. Tambour et Magic Man, à vous de jouer !
  Des risques ? Que voulait-il dire par là ?
  Ma vision se troublait peu à peu et j'imaginais cette famille de dégénérés contemplant avec le plus grand intérêt cette lugubre représentation qui se voulait être un cirque de grande renommée. Les tambours roulaient, annonçant l’imminente prestation de Magic Man.
  J'entendis un bruit métallique, comme celui d'une épée que l'on retirait de son fourreau. Les roulements de tambour s'intensifiaient, les battements de mon coeur aussi. Je vis les yeux du nain au-dessus de moi s'ouvrir en grand, comme ébahit par ce qu'il venait de voir et ce fut à ce moment-là que je perçus un sifflement dans l'air.
  Les tambours claquèrent leur note finale et je sentis une douleur vive et froide au niveau de ma gorge. Dans la seconde qui suivit, un liquide chaud s'y en échappa pour se répandre sur mon torse et imbiber mes vêtements de leur couleur pourpre. Je tentais de respirer de toutes mes forces, mais en vain. Seul un sifflement mouillé sortait de ma gorge tranchée à chacune de mes inspirations. Un voile noir commença à recouvrir mes yeux et des spasmes incontrôlés me firent sursauter tandis que le présentateur rugissait dans son micro tel le gourou d'une secte après un sacrifice.
  — Applaudissez notre Magic Man et bien sûr, notre.... numérooooo UN !! Un tour à vous couper le souffle ! N'est-ce pas numéro Un ?
  Coupeur de souffle...
  Pendant que mes pensées divaguaient et que la mort se rapprochait, j'entendais cette musique grand-guignolesque qui résonnait dans mes tympans. Le nain avait quitté sa place et était sans doute en train de courir partout, prêt à faire la parade finale. Je fermai les yeux. La douleur avait laissé place à un bien-être, sûrement le manque d'oxygène, et je n'entendais plus que cette musique qui faisait vibrer mon intérieur, cette insupportable musique...
  Je sursautai sur mon lit en hurlant de terreur. J'étais complètement trempé de sueur et mes yeux étaient remplis de larmes. Il faisait jour dans ma chambre, le ventilateur brassait toujours l'air chaud en vitesse maximale.
  Mon Dieu... quel cauchemar atroce!
  Je me redressai et posai mes mains sur mes tempes que je commençais à masser. Ce rêve était si prenant, si intense que j'en entendais encore la musique. Je mis quelques secondes à comprendre que la mélodie n'était pas dans ma tête, mais bien réelle.
  Tremblant, je me levai et dirigeai vers la fenêtre ouverte de ma chambre. Des piétons marchaient, des
voitures circulaient et la musique s'intensifia. Soudain, je vis une camionnette rouge et jaune apparaître à l'extrémité droite de la rue. Sur le toit y était placé un haut-parleur.
«...Ce soir dans votre ville ! Venez visiter notre zoo, assistez au plus prestigieux spectacle de cirque de votre vie. Le Cirque Fantastique vous...»
  Impossible ! Je...je...
  Le véhicule aux couleurs vives se stoppa devant ma fenêtre. La vitre se baissa lentement, laissant découvrir un homme au volant. Il pivota sa tête vers moi et mon coeur s'arrêta de battre. Il portait un chapeau haut de forme, des épaulettes larges et tenait dans ses mains gantées un micro et le volant du véhicule. Il me fixa et sourit à pleine dent avant de prendre le microphone pour annoncer :
  ― Et un tout nouveau tour de magie à vous couper le souffle, n'est-ce pas... numéro Un ?
  Et la musique retentit de nouveau.

 

FIN

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